C.R.A.Z.Y. triomphe à Marrakech

Marrakech — Ni le cinéaste Jean-Marc Vallée ni les acteurs Michel Côté et Marc-André Grondin ne s'attendaient à récolter un mégasuccès pour leur film C.R.A.Z.Y. à Marrakech. Assise à côté d'eux durant la projection, je guettais leurs réactions aux mouvements et aux rires d'un auditoire majoritairement musulman. L'équipe du film demeurait tendue au milieu du silence ambiant. Aucune réaction de la salle, même aux gags éprouvés. De quoi se tortiller de nervosité dans l'attente du bide.

C.R.A.Z.Y. est en compétition au Festival de Marrakech. Et bonjour l'aspect insolite des sous-titres arabes accolés à des sacres québécois... Dans la ville ocre du sud marocain, on se retrouve à des années lumière de cette famille montréalaise des années 60 décrite dans le film. Déconnectés de l'islam également, les crucifix, les bondieuseries qui le parsèment...

Il faut venir à Marrakech pour voir notre univers à l'écran devenir l'exotisme des autres...

Rien ne nous préparait à pareille ovation après le film. Des spectateurs vissés sur leurs sièges au long du générique. Et cette salle soudain levée en pluie d'applaudissements.

Les Marocains faisaient la queue pour congratuler l'équipe. Les journalistes d'un peu partout réclamaient des entrevues. Accueil triomphal. On devient chauvins à l'étranger, même les journalistes.

Juste avant la projection, j'avais donné à Michel Côté un grigri acheté au souk des épices près de la place Djemaa El Fna, dans la vieille ville, un petit sac rouge en peau de dromadaire rempli d'une substance inconnue. «Contre le mauvais oeil, pour la chance», avait dit le marchand.

Il était pâlot avant la projection. «Tiens, essaie ça!» Le comédien tenait son talisman quand les images défilaient à l'écran. On a rigolé de l'efficacité des grigris après coup. Le film possède, il est vrai, ses propres mérites, grigris, pas grigris. Mais on s'amuse comme on peut...

«J'étais inquiet, avouait l'interprète du père de famille dans C.R.A.Z.Y. On n'a pas les mêmes références religieuses que les Marocains. Et puis, l'humour est une denrée qui s'exporte si mal. À Venise, passe encore, les crucifix, la messe, ils connaissent. Mais ici... Chose certaine: la famille est universelle. Les émotions aussi.» Michel Côté a l'impression, avec raison, de s'être renouvelé dans ce film-là, d'avoir investi de nouvelles zones de lui-même. Quant au jeune comédien Marc-André Grondin, il distribuait des autographes à la ronde. Star d'un jour à Marrakech. Il n'ira pas s'en plaindre...

Et si vous vous demandez quel rapport un film comme C.R.A.Z.Y. pouvait avoir au départ avec le Maroc, Jean-Marc Vallée répondra qu'après tout il a tourné un mois dans ce pays. Les scènes situées à Jérusalem, quand le jeune héros part en quête de lui-même, ont été réalisées en fait à Essaouira, dans l'ouest du Maroc. Et avec un kilomètre de sable autour de la belle ville portuaire, le directeur artistique a fabriqué un désert où le personnage tente de se perdre. «Plusieurs scènes tournées au Maroc ont été coupées au montage, précise Jean-Marc Vallée. En fait, on a beaucoup travaillé ici.» L'équipe marocaine est présente au festival. Ça crée de belles retrouvailles. Mais les Marocains du public se montraient hier interloqués de reconnaître la blanche Essaouira déguisée en capitale d'Israël. Imposture du septième art. Eh oui.

C'est la cinquième fois que Michel Côté vient au Maroc. L'acteur de Cruising Bar adore le pays et confesse que, depuis l'inauguration du Festival de Marrakech il y a cinq ans, son voeu était d'y atterrir un jour avec un film. Voici le souhait exaucé.

Du côté de l'équipe, le choc culturel s'est joué entre Québec et Maroc en plusieurs temps. «Pour le tournage, notre directeur artistique avait été incapable de trouver les images pieuses catholiques dont on avait besoin pour accrocher sur les vieux murs, explique le cinéaste. Il a fallu tout importer du Québec, des caisses d'objets pieux devant lesquelles les douaniers marocains ouvraient des yeux ronds.»

Autre sujet d'étonnement. L'homosexualité, pourtant répandue au Maroc, demeure ici un tel tabou, que pas un seul figurant du pays ne voulait jouer dans la scène du bar gai. «Il a fallu se rabattre sur les touristes pour incarner les homosexuels.»

Étonnant à l'arrivée que les spectateurs marocains n'aient pas été plus choqués par le sujet du film: la découverte de l'homosexualité du petit héros doté d'un père homophobe. Quelques voix sourdes se disaient vaguement embêtées par l'amalgame religion et homosexualité. Mais, rien de sérieux. L'émotion du film avait fait passer la pilule.

La veille, on avait assisté à un grand dîner d'apparat au Palais Badir, à l'invitation du roi d'ailleurs, dûment représenté par son frère, le prince Moulay Rachid. Scorsese, Deneuve et compagnie y trônaient. Tenue de soirée, armée de serviteurs à fez, bassin d'eau au milieu des tables. Les étrangers sont reçus avec faste au festival, alors que les journalistes marocains attendent en vain les invitations. On n'est pas dans une société égalitaire. Ça choque aussi. Et tous ces restes de festins, quand le peuple a faim... Le jeune Marc-André Grondin trouvait inouï le contraste entre Montréal-Nord et cette opulence royale. C.R.A.Z.Y. est-il soluble dans la monarchie? Le temps d'un dîner royal peut-être, où l'on joue à notre tour les figurants, en imaginant des scénarios loufoques mettant en scène tout ce beau monde avec meurtre et mystère au menu. Était-on vraiment sortis de l'écran, au fait? Pas sûr.