Pour un Québec solidaire

Douze personnalités québécoises ont récemment publié le manifeste Pour un Québec lucide. Elles s'alarment du déclin démographique, de l'ampleur de la dette québécoise et d'une concurrence de plus en plus dure avec les pays asiatiques. Les signataires se disent inquiets pour l'avenir des enfants du Québec.

L'avenir de nos enfants nous inquiète aussi. Nous ne voulons surtout pas leur laisser une planète exsangue, des forêts détruites, des inégalités sociales et économiques accrues, des guerres pour s'arracher l'eau encore disponible. Nous voulons leur transmettre autre chose que le sentiment qu'il faut plier devant ce que dicte le marché. (...)

Nous croyons nous aussi faire preuve de lucidité. Un regard attentif et critique sur le sort du monde et le devenir du Québec nous révèle partout les résultats désastreux de décennies de politiques économiques néocapitalistes. Inégalités sociales, pauvreté, crises financières, scandales comptables, dégradations environnementales et changements climatiques sur fond de conflits meurtriers sont les conséquences visibles d'un laisser-faire qui a abandonné à l'illusion du marché autorégulé le soin de gérer le quotidien et l'avenir de la Terre et des humains.

Ce sont là les vrais problèmes du monde et du Québec. Le type de mondialisation porté par les puissants et les bien nantis en est le principal responsable.

C'est avec cette conscience que nous, citoyennes et citoyens de divers horizons, avec ou sans engagement dans un parti politique, mettons en doute les prémisses et rejetons les conclusions du manifeste Pour un Québec lucide. L'enjeu ne se situe pas pour nous entre le statu quo et le changement. Il porte plutôt sur la nature du changement. (...) Pour assurer le bien-être et l'avenir de ses citoyens et citoyennes de toutes générations, le Québec doit donc entreprendre dès maintenant un virage politique et économique qui soit résolument viable, progressiste et solidaire.

La question démographique

Le manifeste des douze (...) pose le problème de la façon suivante: comment payer des services publics si le nombre de travailleuses et de travailleurs décroît sensiblement?

En fait, le Québec produit de plus en plus de richesse par habitant malgré la chute de natalité.

Entre 1982 et 2000, le nombre de personnes au travail a augmenté de 22 % alors que le PIB par habitant a connu une hausse de 132 %. Après 2000, le PIB continue d'augmenter de près de 3,5 % par année, alors que le taux de chômage demeure relativement élevé, plus de 8 % au Québec. Pendant la même période, les salaires versés dans l'économie québécoise augmentent de 130 %, alors que les revenus des entreprises gonflent de 496 %. La richesse produite n'est plus proportionnelle au nombre de travailleurs et de travailleuses. Le problème n'est pas celui de la création de la richesse mais de sa répartition.

Ajoutons que le déclin démographique pourrait sans doute être ralenti au Québec si les gouvernements adoptaient des politiques de soutien aux familles et si les entreprises étaient ouvertes à des mesures de conciliation entre la famille et le travail. (...)

La dette du Québec représente-t-elle un vrai problème?

La dette du Québec représente 44 % de son PIB. Elle se situe nettement en dessous de la moyenne des pays de l'OCDE et même des plus sociaux-démocrates d'entre eux, par exemple les pays nordiques. (...) La dette du Québec est composée de 40 milliards de dollars dus aux régimes de retraite des employés du gouvernement pour payer les retraites futures. (...) La dette se compose, selon le ministère des Finances du Québec (mars 2005), de 87,2 % de titres émis en dollars canadiens, 5,2 % en yen, 2,4 % en dollars américains et 5,2 % en francs suisses. Nous sommes donc loin d'être dépendants de la dette étrangère. (...)

Une partie importante de la dette québécoise sert à hausser la capacité productive de l'économie nationale. Elle permet le soutien de l'État aux technologies, aux infrastructures, à la recherche fondamentale, à l'éducation, à la qualification de la main-d'oeuvre, à la diminution des inégalités. Elle peut dans ces cas rapporter plus qu'elle ne coûte en intérêts et services!

Le commerce avec l'Asie, un enjeu préoccupant

La production manufacturière stagne au Canada (...). Il est paradoxal de voir M. Bouchard et son équipe s'en préoccuper alors qu'ils se sont faits les plus grands défenseurs de l'ouverture des marchés, du libre-échange, de la mondialisation sans entrave.

Les solutions à la concurrence de pays où les travailleuses et travailleurs sont honteusement exploités sont complexes. Plusieurs pistes mériteraient d'être explorées: diversifier l'économie, former davantage la main-d'oeuvre, y compris dans l'entreprise elle-même, amener les entreprises à investir leurs profits dans la modernisation des usines plutôt que de les engloutir dans les dividendes aux actionnaires, exiger le maintien de la production et de l'emploi au Québec lorsque des subventions ou des avantages fiscaux sont consentis aux entreprises, développer nous-mêmes des expertises locales. Un exemple? La production de l'énergie éolienne. Hydro-Québec pourrait prendre une place plus déterminante dans ce secteur de même que les communautés locales et régionales. (...)

Quel projet collectif pour l'avenir du Québec?

Lorsque l'on tente d'imaginer le Québec de demain, un premier défi vient à l'esprit: le développement durable et écologique. Une partie croissante de la population québécoise est préoccupée par la pollution de l'air, des sols et de l'eau. Une diminution draconienne des émissions de gaz à effet de serre est à l'ordre du jour, et ceci de façon urgente!

D'autres enjeux environnementaux sont préoccupants: le développement d'une agriculture orientée d'abord vers la sécurité alimentaire à long terme de la population québécoise, la gestion écologique des déchets, la protection de la faune et de la flore, y compris les écosystèmes marins, la conservation de la forêt québécoise, etc. (...)

En ce qui a trait aux défis économiques et sociaux, voici des pistes de solutions porteuses de changements:

- Soutenir les entreprises qui répondent à des critères d'utilité sociale et d'intérêt général, qui ont une conscience écologiste et sociale, désireuses de développer des emplois durables, en particulier dans les régions du Québec et dans des secteurs de pointe.

- Renforcer les lois du travail et combattre la disparité de traitement et les emplois précaires. Ouvrir davantage les emplois qualifiés aux personnes immigrantes.
- Répartir équitablement la richesse par un système d'imposition plus progressif et lutter efficacement contre l'évasion fiscale.

- S'assurer d'une véritable accessibilité à l'éducation et financer correctement les institutions publiques d'enseignement en commençant par les écoles primaires et secondaires.

- Redonner sa mission à Hydro-Québec, qui était de fournir à la population québécoise l'électricité au meilleur coût possible et de donner aux entreprises québécoises un avantage économique sur leurs concurrentes.

- Garder et reprendre au besoin la maîtrise publique du secteur de la santé, en maintenant notamment le financement public du système de santé. S'assurer de la qualité, de l'universalité et de l'accessibilité des soins tout en mettant l'accent plus particulièrement sur la prévention et l'action structurelle pour contrer les véritables déterminants de la mauvaise santé, la pauvreté en particulier. (...)

- Renforcer et appliquer la réglementation environnementale.

En avons-nous les moyens?

Oui. Nous avons les moyens financiers de nous doter d'un Québec fort aux plans social et économique. Évaluons au mérite les subventions, dégrèvements d'impôts et de taxes, et toutes les façons de soutenir des entreprises qui n'en ont pas toutes besoin. Rapatrions les milliards perdus en abris fiscaux comme les fiducies. Faisons plafonner à un niveau raisonnable les avantages fiscaux relatifs aux REER. Rétablissons les taux de participation des entreprises aux recettes de l'État qui prévalaient il y a encore dix ans. (...) Réclamons d'Ottawa la fin du déséquilibre fiscal.

Pour un Québec solidaire!

(...) Nous appelons nos concitoyens et concitoyennes à prendre le relais de ce manifeste Pour un Québec solidaire. Il est important de souligner à tous ceux et celles qui s'interrogent sur l'avenir de notre société que la soumission aux impératifs économiques d'un libre marché sans contrainte est un credo conservateur et souvent individualiste qui ne répond pas à nos aspirations individuelles et collectives. Devant l'augmentation révoltante de la misère planétaire et les désastres écologiques, il y a urgence d'agir! Opposons à la machine à fabriquer les inégalités toute la solidarité du peuple québécois et donnons-nous des moyens à la mesure de nos rêves.

Le manifeste Pour un Québec solidaire peut être lu dans sa totalité à l'adresse suivante: www.pourunquebecsolidaire.org

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Omar Aktouf, professeur en management, HEC, Michèle Asselin, Fédération des femmes du Québec, Gaétan Breton, professeur de comptabilité, UQAM, France Castel, comédienne et animatrice, Jean-Pierre Charbonneau, député du Parti québécois de Borduas, Françoise David, Option citoyenne, Ruba Ghazal, conseillère en environnement, Steven Guilbault, Greenpeace, Amir Khadir, Union des forces progressistes, Vivian Labrie, Collectif pour un Québec sans pauvreté, Luck Mervil, chanteur, Pierre Paquette, député du Bloc québécois de Joliette, Hélène Pedneault, écrivaine, Ruth Rose, professeure de sciences économiques, UQAM, Arthur Sandborn, Conseil central de Montréal, CSN, Laure Waridel, écosociologue