Un appui ferme à la souveraineté

Un bref retour en arrière s'impose. Dans notre ouvrage Les Raisons fortes - Nature et signification de l'appui à la souveraineté du Québec, nous avons avancé que le mouvement souverainiste (tel que manifesté par le vote référendaire) était désormais porté par un groupement très large de personnes appartenant à la classe moyenne francophone active sur le marché du travail et formée de jeunes et de personnes d'âge médian.

Nous avons montré que ce groupe d'électeurs (le «groupe porteur») s'était fortement mobilisé en faveur du OUI au cours du mois qui a précédé le vote d'octobre 1995, en particulier les femmes de ce groupe, dont l'appui à la souveraineté à la fin de la campagne n'était plus significativement inférieur à celui des hommes du même groupe.

C'est la classe moyenne francophone, avons-nous soutenu alors, qui a voté OUI à 71 % et qui a donné au camp du OUI les deux tiers des voix que celui-ci a recueillies, le très haut niveau d'appui de ce groupe se combinant à son poids démographique (plus ou moins 45 % des électeurs) pour produire ce résultat.

De l'appui à la crise de confiance

L'appui au mouvement souverainiste, tel qu'il se montre dans la proportion de OUI fermes que recueillent les sondages, s'est maintenu à un niveau élevé au cours des cinq années qui ont suivi la consultation populaire.

Puis, après une grève des infirmières (1999) qui a acquis une importance symbolique parce que ces syndiquées refusaient de faire les frais de l'«assainissement des finances» et après la démission de Lucien Bouchard en 2001, une démission qui avait des airs de... démission, le mouvement souverainiste a connu une grave crise de confiance qui s'est étendue jusqu'au début de l'année 2003. L'appui donné au OUI dans les sondages a fortement diminué jusqu'à un creux d'environ un tiers des électeurs en sa faveur. Or ce déclin a été surtout observé dans le groupement même des électeurs qui s'étaient mobilisés en 1995 en faveur de l'option souverainiste. Nous en avions conclu que cet appui de la classe moyenne à la souveraineté était lié à une conception de la société selon laquelle l'État ne devait être au service de l'économie qu'en vue d'être maître d'oeuvre de la justice sociale.

Nous avions aussi observé un déclin significatif de dernière heure de l'appui donné au OUI au sein d'un autre groupe d'électeurs, formé celui-là de seniors (personnes âgées de 55 ans et plus) et composé en majorité de personnes inactives sur le marché du travail. Les écarts entre les groupes d'âges observés en 1995 dans le résultat du vote référendaire traduisaient en fait des différences importantes entre générations, différences fort intéressantes dans le cas des électeurs francophones.

Les seniors de ce groupe linguistique formaient en effet un groupement de personnes socialisées essentiellement dans l'espace canadien-français et encore attachées au Canada alors que les générations plus jeunes, socialisées quant à elles sur le plan politique dans l'espace de la société québécoise, se montraient plus disposées à faire de cette société leur «pays» et à y inscrire leurs aspirations.

C'est sur cette dimension «générationnelle» du sentiment souverainiste que nous voudrions maintenant revenir pour éclairer l'évolution récente des intentions mesurées par les sondages.

Une option qui a retrouvé ses appuis

L'appui à la souveraineté du Québec est donc de nouveau en hausse au sein de la population québécoise et les intentions de voter OUI à un troisième référendum qui poserait une question semblable à celle de 1995 sont même à un niveau très supérieur à celui qui avait été observé dans les sondages il y a dix ans. L'appui ferme donné au OUI (c'est-à-dire sans répartition des discrets et des indécis) tournerait entre 52 et 54 % du total des électeurs alors qu'il avait atteint un sommet de 46,1 % dans les sondages de la maison Léger Marketing quelques jours avant le vote du 31 octobre 1995.

La variation de l'appui global à la souveraineté et la variation de l'appui des électeurs du groupe porteur sont deux choses fort différentes, deux choses qui n'ont ni le même rythme, ni la même logique sociale, et qui vont fréquemment dans le sens contraire l'une par rapport à l'autre.

Le fait le plus marquant dans ce retour en popularité de l'option souverainiste en 2005 est donc précisément le regain de ferveur dans le groupement d'électeurs qui avaient retiré leur appui à partir de 2001, le même qui s'était mobilisé assez massivement derrière cette option en 1995. C'est là le premier phénomène à noter.

Les personnes actives, francophones, jeunes et d'âge moyen forment un groupe relativement homogène représentant 45 % des électeurs: entre les sondages d'octobre 1995 et ceux de l'ensemble de l'année 2002, la variation à la baisse de leur humeur souverainiste représente plus de 80 % de la baisse enregistrée pour l'ensemble de la société. Cette partie de l'électorat peut mettre à l'occasion en suspens les urgences quotidiennes pour se prêter à la discussion du bien commun, pour peu que la question en jeu paraisse définir le cadre général de la vie privée ou qu'elle paraisse liée aux conditions politiques de la liberté.

Les membres de ce groupement prennent en compte un projet collectif s'ils y trouvent un sens et s'ils le jugent désirable par quelque côté. Ils peuvent donc se mobiliser pour faire advenir un «possible» où ils ont de bonnes raisons de se reconnaître ou pour sanctionner un «gouvernement souverainiste» si ses politiques lui semblent néfastes, comme cela fut le cas lorsque la lutte contre le déficit de la «province» prit le pas sur l'effort de sortir le Québec de ce statut politique.

Le fait que ce soit le groupe social de loin le plus favorable à la souveraineté (et celui sur lequel repose de manière décisive sa réalisation) qui soit aussi celui dont les membres sont les plus prompts à moduler l'expression de leur accord nous paraît indiquer que les convictions idéologiques et les intérêts économiques sont, dans ce groupe, les dimensions d'un jugement politique assez souple plutôt que des déterminants unilatéraux de l'opinion.

De nouvelles générations pour le OUI

Pour compléter l'examen des variations des appuis depuis dix ans, on doit cependant aussi prêter attention aux effets de génération. La population des électeurs est en effet en profond changement: les électeurs âgés — plus souvent fédéralistes — décèdent alors que de nouveaux électeurs arrivent à l'autre extrémité de l'échelle des âges, jeunes et plus souvent souverainistes.

En 2005, le Québec compte 912 000 nouveaux électeurs, tous nés entre 1978 et 1987 et donc trop jeunes pour avoir voté lors du dernier référendum, nouveaux électeurs auxquels s'ajoutent les immigrants installés au Québec depuis 1995.

Pendant la même période, les cohortes de seniors et de personnes âgées qui avaient voté en majorité pour le NON au dernier référendum sur la souveraineté ont été en partie remplacées par de nouvelles cohortes. La thèse des dying federalists, quoique très politiquement incorrecte, n'en est pas moins une banalité sociologique. On estime à environ 600 000 le nombre de personnes décédées entre 1995 et 2005, dont 85 % avaient plus de 60 ans. Pour l'ensemble de la population, on sait que le OUI ne rejoignait qu'une personne sur trois dans ces tranches d'âges, les francophones âgés étant presque aussi attachés à l'ancienne minorité nationale canadienne-française, et avec d'aussi bonnes raisons, que les anglophones ne l'étaient au Canada tout court.

Deux questions se posent donc ici. D'abord, comment les nouveaux électeurs de 2005 se comparent-ils aux jeunes électeurs de 1995? Ensuite, sachant que les électeurs les plus âgés ont voté en forte majorité pour le NON lors du dernier référendum, comment cet «effet d'âge» se combine-t-il avec l'«effet de génération» dans les sondages dont nous disposons maintenant?

À ces questions qui concernent les changements générationnels s'en ajoute une troisième qui contribue à les éclairer: comment se maintiennent, dans les sondages de 2005, les convictions exprimées en 1995 dans les différents groupes d'âges? Pour le dire de cette manière, les gens qui ont voté OUI en 1995 entendent-ils le faire de nouveau lors d'un prochain référendum?

Trois constats ressortent d'une analyse par cohortes basée sur les indicateurs disponibles (voir le tableau). Tout d'abord, l'appui donné au OUI est plus fort chez les 18-24 ans de 2005 que dans le même groupe d'âges en 1995. Ensuite, il apparaît que les seniors qui étaient proches de la retraite en 1995

(55-64 ans) ont maintenu leurs intentions dix ans plus tard. Ce résultat est important. Il signifie que l'âge élevé (disons plus de 60 ans) n'est pas en soi lié à un niveau plus faible d'appui au OUI (ou, plus exactement, que le niveau d'appui dépend plus fortement des générations politiques que de l'âge).

Enfin, les électeurs d'âge médian conservent le niveau d'appui exprimé en 1995, ce qui revient en gros à dire qu'il n'y a pas, en 2005, de défection dans les intentions de vote chez ceux qui avaient entre 18 et 54 ans en 1995.

Par ailleurs, il y a aussi des changements chez les allophones: si, après avoir regroupé tous les sondages de 2004-05, nous isolons les allophones de 64 ans et moins qui sont actifs, nous voyons que leur niveau d'appui à la souveraineté s'établit alors à 27 %. Ce résultat (très robuste parce qu'il fait la moyenne sur une longue période) ne laisse pas d'étonner.

En résumé, la hausse de l'appui au OUI observable dans les sondages de 2005 est largement un effet de génération. L'appui donné au OUI dans les intentions de vote par âge mesurées avant le dernier référendum s'est maintenu à peu près au même niveau dix ans plus tard. L'augmentation des intentions de vote au total s'explique donc par l'arrivée de nouvelles générations de jeunes aux convictions souverainistes plus marquées et par une fidélité générale au OUI qui a pour effet d'augmenter l'appui à la souveraineté dans les nouvelles cohortes de seniors.

Il ressort de l'analyse par types d'électeurs et par générations deux constats. Tout d'abord, d'une génération de jeunes à une autre, l'appui donné au projet de René Lévesque s'amplifie. Ensuite, l'analyse des dix dernières années donne à penser que le niveau d'appui d'une classe d'âges, s'il varie au fil des conjonctures, se maintient au fil de la vie.

En somme, loin d'être moribond comme le donne une lecture trop rapide de la situation, le mouvement souverainiste québécois est au contraire une force tranquille, ces deux tendances se conjuguant dans la poursuite de son développement. Ce mouvement politique étant plus large que le parti qui en a été jusqu'ici le principal canal institutionnel, c'est une erreur de croire que si celui-ci tousse, c'est que celui-là a le rhume.

* Les résultats de cette étude seront présentés dans le cadre du symposium «Le référendum de 1995: 10 ans plus tard» organisé par Le Devoir et The Gazette, qui se déroule aujourd'hui et demain à l'Université du Québec à Montréal. L'étude sera publiée dans L'Annuaire du Québec 2006, une publication de l'Institut du Nouveau Monde (Éditions Fides), et sa version complète est disponible dès maintenant à www.inm.qc.ca.