Rectifications de l'orthographe - Continuer d'en débattre ou les mettre en oeuvre?

Le dossier des rectifications de l'orthographe adoptées en 1990 revient à nouveau dans l'actualité à la faveur de la récente position du Conseil supérieur de la langue française qui vient d'être rendue publique. Mais en fait, la relance de cette question remonte en février 2004, lorsque des professeurs ont formé le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français, ce qui avait, à l'époque, suscité la surprise et nourri la polémique. Mais quelle est l'origine de ces rectifications? Et qu'en est-il au juste de leur mise en application?

Les responsables de notre orthographe ont d'abord été les écrivains, ensuite les juristes, puis les imprimeurs. Au XVIIIe siècle, une réforme majeure a été réalisée. C'est cette orthographe modernisée qui est toujours la nôtre.

La nécessité de procéder à une réforme de la langue a été mise à l'ordre du jour en 1988, en France. Le Syndicat national des instituteurs révélait alors, à la suite d'une enquête, que les enseignants étaient favorables à une simplification raisonnable et modérée de l'orthographe. Quatre mois plus tard, le premier ministre de l'époque créait le Conseil supérieur de la langue française et lui confiait le mandat «d'adopter une rectification utile».

Un groupe d'experts a été désigné et les travaux se sont poursuivis avec la collaboration de l'Académie française. Le rapport a finalement été publié dans le Journal officiel de la République française en décembre 1990.

Au Québec, dès le mois de janvier suivant, le Conseil de la langue française ainsi que l'Office de la langue française ont appuyé les propositions françaises et en ont recommandé l'application à condition que les partenaires d'Europe en fassent autant.

La situation actuelle

Même si la Suisse a appliqué la réforme, c'est en Belgique que le tournant des rectifications a été pris avec le plus de détermination: dès les années 90, le personnel enseignant a été informé, puis des directives claires ont été données selon lesquelles les deux orthographes seraient admises lors des contrôles. De plus, plusieurs guides de référence publiés en Belgique, dont les célèbres Grevisse et Bescherelle, mettent en évidence les rectifications et, dans ce pays, une association est active pour les faire connaître et favoriser leur application.

Même si la France avait été à l'origine du mouvement, la polémique qui a fait rage à la suite de la publication du rapport a toutefois amené le gouvernement à n'émettre aucun texte officiel et à ne donner aucune instruction aux professeurs et aux élèves.

Comme la France n'a pas donné suite au projet de rectifications, le Québec n'a pas pris de position officielle. On assiste plutôt à un véritable jeu de cache-cache et à une valse-hésitation.

Le ministère de l'Éducation ne souhaite pas prendre les devants et parle de «tolérance pour les élèves de cinquième secondaire lors des épreuves uniques d'écriture». Dans les universités, en sciences de l'éducation, c'est le fouillis: les rectifications font l'objet d'un cours à l'Université du Québec à Montréal, sont expliquées à l'Université de Montréal et à celle de Trois-Rivières et laissées à l'initiative personnelle à l'Université Laval.

Les auteurs de dictionnaires conçus et publiés au Québec décident soit d'intégrer certaines rectifications, soit d'attendre que ces rectifications soient entrées dans l'usage alors que les médias et les traducteurs attendent eux aussi que les rectifications apparaissent dans les livres de référence et les dictionnaires.

La polémique toujours présente

L'idée même de faire des rectifications à l'orthographe suscite un débat parfois très passionné. Mais n'importe quel changement social soulève des vagues au début. Puis, les gens s'habituent. Rappelons, par exemple, le mot clef, écrit maintenant de façon plus fréquente clé, le verbe asseoir, devenu assoir, ou encore le mot grand-mère, écrit tout d'abord avec une apostrophe. Il y a donc toujours eu des mots qui ont changé: c'est cela, une langue vivante. Chose certaine, la brochure Le Millepattes sur le nénufar, qui présente les rectifications orthographiques, s'est vendue à 30 000 exemplaires, ce qui témoigne de l'intérêt, voire de l'ouverture, dont la population fait preuve au Québec.

Si la réforme de l'orthographe compte sur des appuis, il existe aussi des oppositions. C'est ainsi que le Conseil supérieur de la langue française, dont c'est le mandat de conseiller le gouvernement sur les questions linguistiques, a jugé pertinent de créer un comité formé de représentants de divers milieux, littérature, édition, linguistique et enseignement, afin de faire le point et tenter de dégager des perspectives.

Aller de l'avant

Le Conseil supérieur de la langue française, à l'issue des travaux de ce comité et sur la base des recommandations unanimes de ses membres, a transmis à la ministre Line Beauchamp un document de réflexion dans lequel il invitait le gouvernement à aller résolument de l'avant dans l'implantation de la réforme de l'orthographe. Le Québec rejoindrait ainsi la Belgique et la Suisse.

Je suis personnellement d'avis que l'écrit n'appartient plus à une petite élite qui cherchait à se distinguer par l'usage de graphies et de règles tarabiscotées. Je crois même qu'il faudra aller plus loin et, par exemple, s'attaquer aux règles d'accord, les rationaliser et les simplifier. Je suis convaincue que les difficultés artificielles du français écrit constituent en effet un écran à la maîtrise véritable de la langue écrite par le plus grand nombre et qu'une rectification de l'orthographe favoriserait le développement des compétences en lecture et en structuration de la langue écrite et de la pensée.

Que l'on fasse donc connaître les rectifications, qu'elles soient enseignées à tous les niveaux tout en acceptant comme étant correctes les anciennes règles. C'est ce que nous avons fait lorsque nous sommes passés du système de mesures impériales au système métrique. Il s'agissait pourtant là d'un changement aux portées sociales beaucoup plus grandes, mais l'enseignement et le temps ont fait leur oeuvre et la réforme est entrée dans les moeurs.

Le richesse de la langue française ne réside pas dans les subtilités de l'orthographe. Sa vitalité s'incarnera dans sa capacité d'évolution et son rayonnement.

Par le passé, la société québécoise a été d'avant-garde en ce qui concerne l'évolution de la langue française, par exemple dans la féminisation des titres. Elle s'est également illustrée par sa capacité à inventer des mots pour désigner de nouvelles réalités, comme l'illustre bien le terme courriel au lieu du e-mail dont l'usage était courant dans la francophonie. Son influence pourrait bien être aussi déterminante si elle s'engageait aussi résolument dans la mise en oeuvre de la réforme de l'orthographe.