Le cancer, de moins en moins mortel

Après avoir vaincu le cancer, Lance Armstrong a remporté sept fois le Tour de France.
Photo: Agence France-Presse (photo) Après avoir vaincu le cancer, Lance Armstrong a remporté sept fois le Tour de France.

Aujourd'hui, plusieurs formes de cancer peuvent être guéries par les traitements actuels, ou du moins ces derniers autorisent une survie appréciable et une bonne qualité de vie. Selon les experts, au cours des deux prochaines décennies, la grande majorité des cancers devraient perdre leur statut de maladie incurable.

Mars 2004. Sam Hamad, alors ministre des Ressources naturelles du Québec, reçoit un véritable coup de massue. Il n’arrive pas à croire ce que lui annonce son médecin: il est atteint du cancer, une tricholeucémie qui a gonflé sa rate et ses ganglions abdominaux.

Pendant que le spécialiste s’absente pour analyser un échantillon sanguin qui révélera si son cancer est curable ou non, Sam Hamad se retrouve seul et fait soudain face au spectre de la mort. Son esprit s’emballe et, durant un bref instant, il envisage d’en finir tout de suite. Puis, son instinct de survie refait surface et tout son être se mobilise pour mener la bataille, «la seule bataille qu’il ne peut se permettre de perdre et qu’il est déterminé à gagner». Une semaine de chimiothérapie intense épuise toute la force vitale de son organisme et lui fait perdre une dizaine de kilos.

Un mois après son traitement, alors qu’il amorce sa rémission, le ministre, protégé par un masque, va rendre visite aux membres de son cabinet qui l’acceuillent chaleureusement. Mais en dépit de leurs paroles réconfortantes, Sam Hamad sent bien que les gens le croient encore sérieusement malade et irrémédiablement compromis puisque touché par ce mal assasin qu’est le cancer. «Je n’aimais qu’on ait autant pitié de moi alors que je savais que j’allais passer au travers», confie-t-il. Néanmoins, quatre mois plus tard, le 7 juillet 2004, Sam Hamad réintégrait ses fonctions ministérielles en pleine forme. «J’ai l’impression d’avoir fait un changement d’huile complet et d’être devenu une nouvelle personne», affirme l’homme dont le taux de globules rouges frôle aujourd’hui celui des athlètes olympiques, alors qu’en mars 2004 sa formule sanguine ressemblait à celle d’un mourant. Aujourd’hui président de la Commission des finances publiques de l’Assemblée nationale, Sam Hamad, qui est maintenant guéri de son cancer, souhaite que son témoignage contribue à éliminer cette perception fataliste du cancer. «Le cancer ne signifie pas nécessairement la mort, martèle-t-il. Le cancer veut dire problème de santé, bataille et espoir.»
L’exemple de ce politicien n’est pas unique. Loin de là, plusieurs formes de cancer se soignent très bien aujourd’hui et les personnes qui en sont atteintes peuvent espérer une bonne survie, une intéressante qualité de vie, voire une guérison complète. Une amélioration des traitements et aussi des méthodes de dépistage précoce plus performantes pour plusieurs catégories de cancer, telles que les cancers du sein, de la prostate, du testicule, du sang (certaines formes de leucémie), du tissu lymphoïde (maladie de Hodgkin et lymphomes non-hodgkiniens) et du col de l’utérus, autorisent désormais l’espoir.

Leucémies et lymphomes
Récemment, une nouvelle génération de médicaments procédant par une approche dite «ciblée» commence à garnir l’arsenal thérapeutique anti-cancéreux. Ces médicaments peuvent cibler par exemple une protéine présente à la surface des cellules cancéreuses. C’est le cas du rituximab, un médicament qui se compose d’anticorps dirigés spécifiquement contre une protéine située à la surface des lymphocytes B devenus cancéreux et qui, par son action «ciblée», permet d’augmenter le taux de rémission et de guérison des adultes souffrant de plusieurs lymphomes non hodgkiniens, une forme de cancer, dont a survécu le capitaine du Canadien de Montréal, Saku Koivu.

L’agent chimiothérapique peut aussi viser le mécanisme de base qui a causé le cancer. «On s’est aperçu que les tumeurs ont besoin de l’oncogène qui a induit leur transformation pour se maintenir et survivre. Celui-ci représente donc une cible thérapeutique de choix», explique le Dr Guy Sauvageau, directeur scientifique de l’Institut en immunologie et en cancérologie situé sur le campus de l’Université de Montréal. Par exemple, la vitamine A (ou acide transrétinoïque) est devenue le traitement par excellence de la leucémie aiguë promyélocytaire, qui découle d’une anomalie génétique impliquant un récepteur de l’acide rétinoïque.

Également, le gleevec, un médicament dont l’action est dirigée spécifiquement contre le gène qui synthétise la kinase, une protéine qui fontionne anormalement dans la leucémie myéloïde chronique permet une rémission très durable chez les patients atteints de cette forme de leucémie, dont le seul traitement est la greffe de moelle osseuse, une intervention qui n’est pas toujours possible faute de donneurs compatibles ou en raison du danger que représente l’importante immunosuppression qui en résulte.

«Au cours des deux prochaines décennies, nous découvrirons probablement des mécanismes moléculaires qui bien que légèrement différents convergent tous, ce qui pourrait conduire à la mise au point du fameux “magic bullet” susceptible de détruire la grande majorité de certains groupes de tumeurs», affirme Guy Sauvageau.

Les leucémies représentent le tiers des cas de cancer pédiatrique. Or 80 % des enfants qui sont frappés de leucémie sont guéris par la polychimiothérapie. En l’espace d’une trentaine d’années, les traitements chimiques ont beaucoup évolué, raconte Daniel Sinnet, titulaire d’une chaire de recherche en oncogénomique pédiatrique. Au début des années 1970, les patients répondaient à la monothérapie mais développaient inévitablement une résistance au premier médicament, explique-t-il. Avec l’approche multithérapique, on attaque désormais les cellules cancéreuses sur différents fronts. D’abord, des substances cytotoxiques ciblent les cellules qui se répliquent rapidement, parmi lesquelles figurent les cellules cancéreuses reconnues pour se diviser plus vite que les cellules normales. En parallèle, des agents génotoxiques altèrent l’ADN des cellules cancéreuses tandis qu’une dernière catégorie de médicaments abîme la structure des chromosomes.

Malheureusement, 20 % des petits leucémiques demeurent réfractaires aux traitements disponibles. «On a frappé un mur, il y a quelques années, déplore Daniel Sinnet. De nombreuses recherches sont effectuées pour identifier ces cas réfractaires afin de personnaliser l’approche thérapeutique. On sait que certains patients répondent excessivement bien au traitement, ils sont vraisemblablement surtraités. Si on arrivait à reconnaître ceux qui n’y répondent pas, on pourrait alors leur prescrire un traitement beaucoup plus agressif.»

Cancer du testicule
Il y a deux décennies, le cancer du testicule qui frappe les jeunes hommes de 20 à 40 ans était invariablement fatal lorsqu’il était découvert à un stade relativement avancé. Aujourd’hui, le célèbre coureur cycliste, Lance Armstrong est l’exemple vivant des grands succès de la polychimiothérapie. Souffrant d’une douleur atroce au niveau d’un testicule, il apprend le 2 octobre 1996 qu’il est atteint d’un cancer du testicule avancé qui s’est propagé aux poumons et au cerveau. Dès que le diagnostic est posé, l’athlète subit deux opérations, l’une visant à amputer le testicule malin et une autre pour extirper deux foyers de métastases au cerveau. Ensuite, on lui prescrit une chimiothérapie, probablement «un cocktail de trois agents chimiothérapiques extrêmement efficaces capables d’induire la guérison chez 95 % des patients», souligne le Dr Simon Tanguay, professeur d’urologie au Centre universitaire de santé McGill (CUSM).
Ces agents agissent de façon complémentaire sur les cellules cancéreuses, explique le Dr Guy Sauvageau. L’un d’eux s’intercalle dans l’ADN des cellules et y cause des anomalies qui induisent leur mort. Le second inhibe la topoisomérase, une enzyme qui permet à l’ADN de passer d’une forme torsadée à une topographie plane qui permet sa réplication. La troisième substance, un antibiotique provenant d’un champignon, agit à différents niveaux, attaquant autant l’ADN que diverses protéines.

En 1999, Lance Armstrong avait retrouvé sa pleine forme et remportait sept victoires consécutives, de 1999 à 2005, au Tour de France. Si ce n’était de la chimiothérapie qu’il a subie, Lance Armstrong aurait conservé sa fertilité, le testicule qu’il a conservé pouvant produire suffisamment de sperme, sécréter un niveau acceptable d’hormones sexuelles masculines et rendre possible une érection.