Tapis rouge pour le tourisme jaune

Photo: Agence Reuters

Les missions économiques se multiplient dans l'Empire du Milieu, si bien que les Chinois ne savent plus où donner de la pagode pour accueillir les délégations d'Occidentaux alléchés par l'ampleur de leur formidable marché. Son «Statut de destination approuvée» en voie d'acquisition, l'industrie touristique canadienne convoite cette clientèle dont on dit qu'elle s'apprête à jaunir la planète, et dont la seule force du nombre impressionne, il est vrai. Depuis que leur pays a ouvert ses frontières, au début de la dernière décennie, les Chinois prennent goût au voyage, soit. Mais courons-nous après un monstre indomptable? Et le Québec, lui, saura-t-il apprivoiser le dragon? Le Statut de destination approuvée (SDA) donne aux Chinois l'accès à 90 pays ainsi accrédités en leur facilitant l'émission de visas — autrement que pour les affaires ou les études, comme actuellement — et en autorisant la promotion de ce tourisme étranger chez eux. Au Canada, il reste plusieurs étapes administratives à régler avant que le SDA ne soit officiellement paraphé à l'encre de Chine, si bien qu'on ne s'attend pas à ce qu'il débouche sur des forfaits de voyage avant 2007.

N'empêche. Parfois obnubilés par la crainte de manquer le bateau, certains milieux touristiques élaborent déjà des scénarios pour ce supposé eldorado. La Commission canadienne du tourisme (CCT), qui a récemment ouvert un bureau à Pékin, y travaille depuis 1999. Mais la concurrence internationale prend vite l'allure d'un vaste casse-tête chinois où les sino-touristes ont l'embarras du choix.

Depuis 10 ans, les voyageurs à l'étranger au départ de la Chine ont augmenté d'environ 20 % par année, selon un document que vient de publier Tourisme Montréal, Le marché touristique de la Chine continentale. Pour l'instant, les pays limitrophes ont la cote. Du côté canadien, les destinations sont la Colombie-Britannique (36 %), pour des raisons géographiques et démographiques, et l'Ontario (37 %), pour des raisons... torontoises. Pour Niagara Falls aussi, quand même.

Le Québec, lui, récolte 17 %. Mais, dès 2007, «nous pourrions accueillir 100 000 Chinois, par rapport aux 25 000 de l'an passé, estime le président-directeur général de Tourisme Montréal, Charles Lapointe, aussi président de la CCT. Depuis qu'elle a décroché son SDA, il y a deux ans, l'Australie a multiplié par cinq l'afflux de ses visiteurs chinois.» Si les voyages à l'étranger restent l'apanage d'une minorité de Chinois, moins de 0,1 %, en fait, il faut dire que, sur une population de 1,3 milliard, les plus minuscules pourcentages font rapidement grimper les statistiques en nombres absolus.

Comme d'autres, le vice-président distribution du Groupe Transat, Philippe Sureau, joue toutefois de prudence: «Bien sûr, on ne peut pas rester indifférent devant un tel marché potentiel, mais les économistes nous ont appris à nous méfier des multiplicateurs, et ça demeure des chiffres modestes chez nous.» Transat n'hésite pourtant pas à organiser depuis quelques années des missions chinoises pour sa division aérienne et son voyagiste «réceptif» qui accueille des touristes, Jonview Canada.

Pourtant reconnus pour être de grands consommateurs érigeant le magasinage au rang de sport national, à peine 6 % des Chinois détiennent une carte de crédit... ce qui représente tout de même près de deux fois et demie la population du Canada! On dit que voyager seul n'est pas leur tasse de thé, sauf pour ceux qui parlent anglais et les plus riches accompagnés d'un interprète. La langue d'usage fait d'ailleurs partie des lignes directrices auxquelles devront se conformer les voyagistes «qualifiés et autorisés» à accueillir ces touristes chez nous.

Des lignes de conduite, devrait-on dire? Outre les services dans la langue de Confucius, notons celles-ci, par exemple: «Veiller à ce que les membres du groupe soient supervisés en tout temps et rapporter immédiatement toute fuite.» Dans certaines destinations autorisées, des officiels chinois n'ont pas manqué de regimber, récemment, devant le manque de «contrôle» des troupes lors de voyages de groupe: une désertion est si vite arrivée...

Et parmi les conseils à nos agences réceptives qui voudront se frotter à ce marché, le document de Tourisme Montréal reproduit ceci: «Certains sujets, tels les droits de l'homme ou encore les mouvements indépendantistes régionaux, restent délicats. Il faut donc savoir les aborder avec grand soin et diplomatie.» Autrement dit, on demande aux voyagistes d'imiter les politiciens aveuglés par le pouvoir de la marée jaune...

Chez les guides touristiques, toutefois, on est bien loin du compte. Actuellement, les Québécois qui parlent le chinois et détiennent le permis de guide obligatoire à Montréal et à Québec se calculent sur les doigts de la main. Pour la présidente de la World Federation of Tourist Guide Associations, la Montréalaise Ruby Roy, «il est très difficile de solliciter les Chinois pour un travail si peu considéré dans leur culture, où on a tendance à confondre service et servitude. Chez eux, ce sont souvent des boursiers de l'État que le gouvernement "assigne" à la tâche».

Les touristes chinois sont aussi réputés pour leur horaire chargé à destination. «Ils peuvent faire le Québec et l'Ontario en trois jours, poursuit Ruby Roy, qui parle elle-même le mandarin. La journée commence très tôt et leur escapade montréalaise peut se résumer à l'église Notre-Dame, avec la photo d'usage, et au Biodôme. Puis ils seront en route vers Québec avant 11h...»

Un tourisme d'autobus?

Actuellement, les touristes chinois proviennent de milieux citadins et seulement un adulte sur dix a voyagé outremer, depuis les trois villes principales, soit Pékin, Shanghai et Guangzhou. Un tourisme d'autobus ou un tourisme haut de gamme, le marché chinois? En tout cas, certains craignent qu'une telle levée soudaine de l'interdit n'entraîne une indésirable ruée sur tout ce qui bouge en clichés éculés, après des années d'efforts pour élever les standards de qualité. Aussi, les inquiétudes sont grandes quant à la pression à la baisse que pourrait exercer une telle demande de masse sur les tarifs en vigueur.

Chose certaine, jamais un pays n'aura dicté d'exigences d'accueil aussi pointues. Jusque dans le détail des chambres à coucher, que les hôtels devraient préférablement munir d'une bouilloire, de thé, d'une brosse à dents, de dentifrice et... de pantoufles. Et surtout ne pas attribuer une table, une chambre ou un étage comportant le chiffre 4: cela porterait malchance, tout comme les baguettes déposées sur l'assiette plutôt qu'à droite du couvert. Le service? Rapide et efficace il sera, puisque les Chinois auraient l'habitude de se lever de table aussitôt le repas terminé. Aussi, ils auraient vite soupé de la gastronomie française et seraient portés sur les mets... chinois.

Il est écrit dans le ciel, et en caractères chinois, tiens, pour suivre le courant, que le décollage effréné de ce pays représente un terrain de jeu fantastique pour les entreprises d'ici et d'ailleurs. Et que la déferlante vers la consommation y sera non seulement irréversible, mais peut-être l'un des plus importants mouvements de marché depuis la guerre de l'opium. Cela, en dépit des trouble-fête qui rient jaune devant quelques zones grises telles les disparités sociales de ce pays, véritable rouleau compresseur qui change plus vite que son ombre, mais où seulement 1 % de la population détient près de la moitié des richesses et dans lequel 30 millions de personnes sont toujours privées d'électricité.

Sur le plan touristique, comment la République populaire de Chine répondra-t-elle à l'appel du large québécois et canadien? Trêve de prévisions ronflantes, il faudra éclairer nos lanternes au-delà des scénarios de fortune cookies parce que, à ce chapitre, c'est encore largement du chinois.