«Fais un homme de toi, ma jolie»

«Pour tuer, il fallait changer son coeur. On voulait prouver aux garçons qu’on pouvait aussi faire ces choses», dit China Keitetsi.
Photo: Jacques Grenier «Pour tuer, il fallait changer son coeur. On voulait prouver aux garçons qu’on pouvait aussi faire ces choses», dit China Keitetsi.

On a peine à imaginer que China Keitetsi ait pu passer dix années de sa vie en «fille soldat», tant le visage et la voix de cette jeune femme expriment aujourd'hui la douceur.

Pourtant, c'est bien ce qu'elle a vécu à partir du moment où, partie à la recherche de sa mère, fuyant un père et une belle-mère qui la maltraitaient, elle a été enrôlée de force dans l'Armée nationale de libération, dans un Ouganda en pleine tourmente.

C'est le milieu des années 1980, alors que la guerre civile fait rage et que les réfugiés tutsis rwandais sont menacés d'expulsion. China Keitetsi, qui appartient à cette communauté, n'a alors que neuf ans, l'âge où normalement on joue et on fréquente l'école. Au lieu de cela, elle apprend à détester des «ennemis» qu'elle ne connaît pas, à tuer, à commettre des atrocités et à obéir à des sergent ou des commandants qui commenceront un peu plus tard à abuser d'elle sexuellement.

Quand China finit par s'enfuir de l'armée nationale de libération (devenue entre-temps armée régulière après la victoire de son chef Yoveri Museveni) en 1995, elle a déjà donné naissance à deux enfants de pères différents, qu'elle doit abandonner. Elle a récupéré l'an dernier son fils de 15 ans et elle entreprend les démarches nécessaires pour retrouver sa fille de douze ans.

«Je suis reconnaissante envers mon fils, qui m'a aidée à rester en vie», confiait-elle hier en conférence de presse.

Aujourd'hui réfugiée au Danemark grâce à l'intervention du Haut-Commissariat aux réfugiés de l'ONU, China Keitetsi est devenue la principale porte-parole des quelque 300 000 enfants qui ont été recrutés comme soldats dans le monde. Environ 40 % de ces enfants sont des filles, en faveur desquelles la section canadienne francophone d'Amnistie Internationale et l'organisation Droits et Démocratie lançaient hier une campagne à Montréal, sous le thème «Filles soldats, filles soldées».

«Les enfants soldats ne sont pas des monstres, plaide China. Ils peuvent devenir des personnes normales s'ils parviennent à exprimer leurs émotions. On peut encore les sauver.»

China a trouvé au Danemark le soutien professionnel et affectif qui lui a permis «de recoller les morceaux» de sa vie. Le fait de raconter son expérience dans un livre intitulé La Petite Fille à la Kalashnikov lui a permis d'exorciser quelques démons, ce qui a contribué au succès de sa thérapie.

Elle se trouve chanceuse de s'en être sortie, contrairement à tant d'autres victimes. Et pourtant, quand elle se remémore l'enfer qu'elle a vécu, elle a toujours «l'impression que c'était hier».

Dans son cas, parler d'enfance volée ne relève pas du simple cliché. China ne possède aucune photo d'elle-même avant l'âge de 13 ans. Elle dit ne pas se reconnaître sur celles qui la montrent en uniforme, une arme à la main. «Au début, on voulait que les commandants soient nos pères. Nous nous trahissions entre enfants pour attirer leur attention», raconte-t-elle. Quand vient le temps des agressions sexuelles, il ne s'agit pas toujours à proprement parler de viols. «On se sentait en partie fautive, mais on ne pouvait en parler à personne. On se consolait en se disant que c'était normal.»

«Et pour tuer, il fallait changer son coeur, on voulait prouver aux garçons qu'on pouvait aussi faire ces choses», ajoute China Keitetsi.

AI et Droits et Démocratie dénoncent les pays où des enfants ont été enrôlés et, au premier chef, la République démocratique du Congo. Dans le cadre de leur campagne, les deux organismes invitent la population à écrire au président Joseph Kabila afin qu'il mette fin à cette pratique et mène à bien le programme de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) déjà entrepris dans le pays.

Ariane Brunet, coordonnatrice du programme sur les droits des femmes à Droits et Démocratie, déplore le fait que les filles soldats ne bénéficient pas aussi facilement des activités de DDR que les garçons. Il y a à cela plusieurs raisons, dont le fait que les filles ne sortent pas souvent du maquis en possession de leurs armes, ce qui les disqualifie. Quand elles ont accès aux programmes de DDR, ceux-ci ne prendraient pas toujours en compte leurs besoins particuliers, que ce soit en matière de santé reproductive ou pour les aider à récupérer les enfants qu'elles ont laissés derrière elles. Sans compter qu'en raison des préjugés, il est plus difficile pour les filles de se réinsérer dans la société à la fin des hostilités. Le résultat est que plusieurs d'entre elles hésitent plus longtemps à quitter leur environnement militaire.

AI et Droits et Démocratie demandent également au public d'écrire des messages d'encouragement aux enfants soldats. Lors de son témoignage, hier, China Keitetsi affirmait qu'elle a trouvé beaucoup de réconfort en prenant connaissance de l'implication de jeunes militants du monde entier en faveur de ces enfants. On peut s'informer sur la campagne d'Amnistie en consultant son site Internet: www.amnistie.qc.ca/filles_soldats.

La campagne s'appuiera sur des affiches sans photos, parce que les filles soldats seraient la plupart du temps des «combattantes invisibles». On y verra simplement des formules-chocs, qui ressemblent aux ordres et aux commentaires aboyés par les chefs de guerre, telles que: «T'es une vraie bombe, petite», «Laisse-toi faire, petite, c'est la guerre» ou «Fais un homme de toi, ma jolie».

Dimanche prochain, on pourra entendre le témoignage de China Keitetsi à la populaire (et controversée) émission de Radio-Canada, Tout le monde en parle.