Charest provoque la colère des défenseurs des droits humains

Québec — Un éloge sans nuance de la Chine des «dernières 40 années», prononcé par le premier ministre Jean Charest à Pékin, au cours de sa mission économique, soulève l'ire des organisations de défense des droits de la personne, ici, au Québec.

Selon ce que rapportait la Presse canadienne samedi, M. Charest a déclaré la veille, devant un forum réunissant quelque 300 gens d'affaires chinois et une centaine de leurs vis-à-vis québécois: «Nous admirons tout ce que la Chine a réalisé depuis les 40 dernières années. Le Canada a toujours été à vos côtés et les Québécois sont parmi vos plus grands admirateurs».

Chez Amnistie internationale, hier, on n'en revenait tout simplement pas: «Ça nous scie les deux jambes, ici. C'est impardonnable de la part d'un chef de gouvernement d'être aussi complaisant, aussi aveugle et, au fond, irrespectueux du peuple chinois», a déclaré Anne Sainte-Marie.

Le critique de l'opposition officielle en matière de relations internationales, Daniel Turp, était aussi indigné : «Ça n'a pas de bon sens. Il faut plus de réserve que ça quand on est à l'étranger, et principalement en Chine. Même M. Martin, lors de la visite du premier ministre Chinois, a évoqué la question des droits de l'homme.»

Des millions de morts

D'abord, si on remonte 40 ans en arrière, comme le premier ministre l'a fait dans son discours, il faut parler de la Révolution culturelle, qui a été lancée par Mao en août 1966 après les efforts brutaux d'industrialisation et de collectivisation agraire qualifiés de «grands bonds en avant». Or, en 1981, lors du procès de la femme de Mao, Jiang Quing, on a estimé qu'entre 1966 et 1976, quelque 6 millions de personnes avaient perdu la vie à la suite de cette révolution. D'autres, comme le Dalaï-Lama, parlent de 20 millions de morts. En 1989, huit ans après le procès de Jiang Quing, durant lequel la Révolution culturelle a été déclarée «une erreur», ce fut le massacre des étudiants chinois qui avaient manifesté sur la place Tien Anmen.

Et, aujourd'hui, en Chine, les droits de l'homme sont toujours autant violés. «Avez-vous tout l'après-midi de libre pour que je vous en donne des exemples?», lance Mme Sainte-Marie. En Chine, aujourd'hui, dit-elle, les opposants politiques sont jetés en prison quand ils ne sont pas exécutés ou «portés disparus», on arrache les aveux sous la torture, on ne respecte pas les traités et conventions internationaux que l'on a signés, les femmes sont avortées de force, l'État emprisonne des internautes «grâce à des systèmes de contrôle d'Internet vendus pas des Canadiens», des gens sont expropriés pour les jeux olympiques sans compensation. «Ce n'est pas parce que l'information n'est pas disponible! Et encore, c'en est une partie seulement. Et déjà, cette partie est à faire dresser les cheveux sur la tête», dit-elle.

On a beaucoup parlé de la question du Tibet. Mais plusieurs minorités souffrent amèrement au sein de la Chine. Mme Sainte-Marie cite la région autonome du Xinjiang, où vit la minorité Ouighour. «C'est une population qui est musulmane. Il y a là en ce moment des gens qui sont en prison ou qui sont morts torturés parce qu'on les considéraient comme de vilains indépendantistes alors que ce qu'ils souhaitent, c'est pratiquer leur religion et garder vivantes leur culture et leur tradition.»

Question économique?

La responsable de la section canadienne de Reporters sans frontières, Émily Jacquard, nous informait hier que son organisme a fait parvenir une lettre au premier ministre quelques jours avant son départ pour la Chine lui signalant qu'au moins 62 cyberdissidents et 31 journalistes y étaient actuellement détenus à cause de leur opinion. Dans sa lettre, RSF disait espérer que le Québec «affirmera ses prises de position en faveur des droits humains en Chine populaire et apportera un soutient ferme aux mouvements démocrates chinois».

Au bureau du premier ministre, hier après-midi, on n'était pas en mesure de nous dire si la question des droits de l'homme avait été abordée par M. Charest avec des dirigeants chinois. On nous a aussi fait remarquer que c'était là une «mission économique».

«Ce n'est pas une excuse», a réagi la porte-parole de la Ligue des droits de l'homme, section Québec, Nancy Gagnon. La question des droits intervient aussi en ces matières, car en Chine, actuellement, des femmes et des enfants sont forcés à travailler à rabais. Pour Mme Sainte-Marie, d'Amnistie internationale, on ne peut pas non plus échapper à la question des droits de la personne en se cachant derrière l'aspect commercial de la mission: «Comment nos hommes d'affaires peuvent-ils ne pas être sensibles au fait qu'il n'y a pas de syndicats libres, qu'il n'y a pas non plus de respect des conventions internationales du travail ?»

Faudrait-il ne pas aller en Chine, le marché économique le plus en croissance sur la planète, pour des raisons de droits humains? Vieille question. Pour Mme Sainte-Marie, «il ne s'agit pas de couper les ponts», mais au moins de «faire valoir les valeurs des sociétés canadienne et québécoise». Selon elle, il faut des rencontres, des missions, mais «avec des ordres du jour très précis contenant des points sur les droits de l'homme».

Chose certaine, on se perd en conjectures quant à l'éloge de M. Charest. Mme Sainte-Marie se dit, «sans l'excuser», que le premier ministre «s'est laissé emporter par son enthousiasme». M. Turp estime qu'il «aurait dû faire preuve de retenue». Qui sait, peut-être que M. Charest cultive une admiration secrète pour le Grand timonier. Le 6 août dernier, à Sherbrooke, au terme du congrès annuel de la Commission jeunesse du Parti libéral, il avait en effet décrit sa formation comme celle «des grands bonds en avant» du Québec...

La mission, qui a débuté le 21 septembre, se termine aujourd'hui.
1 commentaire
  • Luc Roland - Inscrit 29 septembre 2005 07 h 04

    Arrêtez-le quelqu'un!

    Ainsi notre PM admire tout ce que les Chinois ont fait ces 40 dernières années... De tels propos sont inqualifiables. Les Tibétains subissent en ce moment une occupation qui, pour être plus discrète (c'est la grande force des dirigeants chinois), n'en est pas moins violente que celle subie par les Français sous le régime nazi. La capitale, Lhassa, a été presque entièrement rasée pour faire place à une ville chinoise géométriquement quadrillée qui entoure le Potala, autrefois résidence du Dalaï lama et siège du gouvernement tibétain. En face, une immense place ornée d'un monument célébrant la «libération des Tibétains» par la Chine... Place assez spacieuse pour y stationner des centaines de tanks en cas d'insurrecton appréhendée. Une petite étendue d'eau permet aux enfants de se balader en pédalos - lesquels sont munis de lance-missiles en plastique faciles à pointer vers l'immeuble sacré...

    Pour fêter cette «libération», la frontière a été fermée du 1er au 10 septembre dernier, ce qui en dit assez long sur la grande fierté des dirigeants chinois quant à cet exploit. Les Tibétains subissent quotidiennement une humiliation indicible. Sur le terrain de l'ancienne résidence d'été du Dalaï lama, on a aménagé un zoo (vous avez bien lu : un jardin zoologique!). Dans la ville chinoise, les seuls bâtiments qui reproduisent l'architecture tibétaine traditionnelle sont... les toilettes publiques, lesquelles sont payantes, alors qu'à l'intérieur on découvre un dépassement de l'imagination sans bornes pour ce qui est de l'insalubrité. Quant au processus d'assimilation, déjà bien avancé, il est d'une efficacité redoutable : la première langue à l'école primaire est le mandarin - le tibétain relégué au rang de langue seconde jusqu'au secondaire, où il est interdit. La politique de (dé)natalité a été importée : après le deuxième enfant en ville ou le troisième en campagne : amande de 60 euros (soit plus d'une année du salaire moyen), enfants non inscrits, donc juridiquement inexistants - aucun accès à l'école ni aux emplois. 40% des Tibétains sont aujourd'hui analphabètes.

    Les chanceux qui sont officiellement reconnus ont tous un nom chinois. Si vous voulez travailler pour le gouvernement, vous n'avez plus droit qu'à un seul enfant. Avortement et stérilisations imposées sont légion. Depuis les années 80, les Tibétains ont été autorisés à reconstruire une infime partie des milliers de monastères détruits entre 66 et 76 - les plus importants. Une fois la reconstruction achevée, un prix d'entrée, touché par le gouvernement chinois, est imposé aux visiteurs.

    On y permet une population de 10% du nombre de moines jadis présents, mais attention : aucune pratique bouddhiste, aucun enseignement ne sont tolérés, seulement les chants et récitations de mantras comme spectacles pour touristes. Des fonctionnaires sont présents dans chaque monastère et une autorisation officielle est requise pour la moindre activité. Si bien qu'on n'y trouve que de très jeunes moines qui ont presque tous pour rêve de passer en Inde ou encore au Népal, entreprise d'ailleurs à haut risque puisque ceux qui sont pris connaîtront la prison, la torture et souvent la mort, laquelle survient souvent aussi par le froid, la faim et l'épuisement lors de la tentative de traversée de l'Himalaya. Vous voulez voir par vous-même? Sachez qu'il vous sera interdit d'entrer en contact avec les Tibétains et que vous serez confinés à la capitale, la plupart des régions étant fermées aux touristes. Je pourrais continuer longtemps ainsi, mais j'espère avoir donné un aperçu éloquent de ce que notre éminent premier ministre «admire»... espérant récolter quelque bénéfice économique, alors même que nos emplois disparaissent les uns après les autres pour migrer vers l'Asie et en particulier la Chine, où les conditions misérables de travail qui prévalaient en Europe au XIXe siècle ont cours.

    Enfin, cette précision : je ne cherche pas à stigmatiser les dirigeants chinois, et encore moins leur peuple, dont la grande majorité subit le même type de traitement. L'occupation du Tibet par la Chine ne s'inscrit que trop bien dans l'histoire humaine, et il ne sert à rien d'apposer l'étiquette de méchant à qui que ce soit. Mais exposer des faits réels et tangibles me semble toujours utile. Quant à notre ineffable Jean Charest, il est devenu un grand spécialiste dans l'art de jeter la honte sur le peuple qu'il prétend représenter, mais je lui souhaite quand même une belle carrière en commerce international après les prochaines électons!