La fin des «deux solitudes»

Michaëlle Jean, sa fille Marie-Éden et le premier ministre Paul Martin parmi la foule après la cérémonie d’installation de la nouvelle gouverneure générale, hier, à Ottawa. Des centaines de personnes, dont de nombreux représentants de la commu
Photo: Agence Reuters Michaëlle Jean, sa fille Marie-Éden et le premier ministre Paul Martin parmi la foule après la cérémonie d’installation de la nouvelle gouverneure générale, hier, à Ottawa. Des centaines de personnes, dont de nombreux représentants de la commu

Ottawa — En devenant la nouvelle représentante de la reine d'Angleterre au Canada hier, Michaëlle Jean a embrassé dans sa forme la plus pure le multiculturalisme canadien: il faut mettre de côté la notion des «deux solitudes», a-t-elle plaidé, pour parler plutôt de «solitudes multiples» qu'on doit chercher à réconcilier.

La cérémonie d'installation de la gouverneure générale a été magnifique, la température sur la capitale, radieuse. Fidèle à son passé de journaliste, de l'avis de certains députés qui étaient venus l'entendre, Mme Jean a livré un long discours sans «langue de bois» dans lequel elle a fait de l'intégration des communautés culturelles la pierre angulaire de son mandat.

«Il est fini le temps des "deux solitudes" qui a trop longtemps défini notre approche de ce pays, a-t-elle déclaré devant tout le gratin politique fédéral. L'étroitesse du "chacun pour soi" n'a plus sa place dans le monde actuel, qui exige que nous apprenions à voir au-delà de nos blessures et de nos différends pour le bien de l'ensemble.» Mme Jean invite à faire éclater ce concept de «solitude» pour le faire déboucher sur quelque chose de plus large. «Nous devons briser le spectre de toutes les solitudes et instaurer un pacte de solidarité entre tous les citoyens qui composent le Canada d'aujourd'hui.»

Pour être bien comprise, Mme Jean a même répété ce passage de son allocution en anglais. C'est le seul segment qu'elle ait récité dans les deux langues officielles.

Les différences culturelles subsistent pourtant, même dans l'évaluation de la nomination de Michaëlle Jean et de l'importance de son poste. Un sondage du Strategic Counsel, publié dans le Globe and Mail hier, rappelait que, si 71 % des Québécois pensent que la nomination de Mme Jean constitue un bon choix, seulement 38 % des gens dans le reste du pays partagent cette idée. Une personne hors Québec sur quatre pense qu'il s'agit d'un mauvais choix. De même, seulement 23 % des Québécois pensent que la reine d'Angleterre devrait rester le chef d'État du Canada, contre 55 % dans le reste du Canada.

À plusieurs endroits dans son discours, Mme Jean a fait référence à ses origines de même qu'à la marginalisation que les gens de sa communauté, à l'instar des autres Noirs d'ailleurs, subissent encore, ici comme ailleurs dans le monde occidental. En parlant des inondations dans le sud des États-Unis, elle a rappelé que ce sont les Noirs qui sont restés chez eux, dépourvus qu'ils étaient de moyens de transport. Les Blancs, eux, avaient eu le temps de s'enfuir. «Dépossédés, sans repères, confrontés à la dévastation, voire au désarroi. Des images comme celles-ci, nous en avions vues en provenance du Darfour, d'Haïti, du Niger. Voilà que cette fois-ci, c'était de La Nouvelle-Orléans, dans les marges d'une société d'abondance.»

«Ma nomination même au poste de gouverneure générale du Canada est [...] la preuve que tous les possibles sont permis en ce pays. Ma propre aventure représente pour moi et pour d'autres une étincelle d'espoir que j'aimerais entretenir pour le plus grand nombre.»

Et en effet, la communauté haïtienne n'a pas lâché Michaëlle Jean. Des centaines de personnes s'étaient déplacées sur la colline parlementaire hier, brandissant des drapeaux d'Haïti et du Canada. À sa sortie de l'édifice du parlement, Mme Jean a reçu un bouquet de fleurs qu'elle a brandi en regardant tous ces gens qui l'ont applaudie chaleureusement. Une dame a crié: «C'est notre reine à nous!», puis la foule a enchaîné en chantant: «Ma chère Michaëlle, c'est à ton tour...»

En matinée, Mme Jean était arrivée dans la rotonde du parlement, merveilleusement décorée pour l'occasion de roses orangées, d'oiseaux du paradis et d'orchidées jaunes, accompagnée de son époux Jean-Daniel Lafond et de sa fille de six ans et demi, Marie-Éden. Là, le groupe Madrigaïa lui a interprété l'Hymne à la beauté du monde, qui lui a arraché quelques larmes.

Pour la cérémonie d'une durée de trois heures, la gouverneure générale portait une tenue des plus sobres: un veston cintré de toile de laine noire, un chemisier de popeline blanche et une jupe longue et droite, aux allures de pantalon, elle aussi de couleur noire. Le tout signé Philippe Dubuc, styliste de Montréal.

«La finition de la veste était en "non-fini", effilochée, ce qui lui donnait un aspect "destroy" chic», a expliqué le couturier au Devoir. Lui-même a été surpris de voir la représentante de la reine porter ses créations hier. Mme Jean est une cliente régulière et était venue faire des emplettes la semaine dernière, mais elle n'avait soufflé mot sur l'utilisation qu'elle entendait en faire. Il faut dire que Mme Jean était échaudée. Elle avait dû jeudi soir dernier annuler une commande de trois tenues de soirée après que le designer Yves Jean Lacasse ait permis aux journalistes de les photographier.

Comme le veut le protocole, Mme Jean a livré son long discours dans la Chambre du sénat, devant un parterre composé des ministres du cabinet, d'ex-premiers ministres, des juges de la Cour suprême, des lieutenants-gouverneurs des autres provinces, de sa famille (ses oncles arrivant d'Haïti et de France), des députés ainsi que des membres du public.

Son discours a été aussi l'occasion pour Mme Jean de livrer un plaidoyer sur la nécessité de protéger les grands espaces du Canada. «Jamais il n'a été aussi urgent d'en assurer l'intégrité éthique et écologique pour les générations à venir. Il s'agit là d'une obligation morale.» Elle a aussi abordé la question de la mondialisation. «L'enjeu est de taille: il s'agit de participer à la fois à un mouvement de mondialisation et à la protection de signes qui enrichissent l'humanité de notre propre rapport au monde.»
1 commentaire
  • Jean François Rakotobe - Inscrit 28 septembre 2005 06 h 02

    Un espoir pour les désespérés

    Se désespérer de son sort, même dans le contexte mondial actuel n'est plus permis.
    Le chemin prodigieux de son excellence Madame la "Gouverneure générale" prouve que rien n'est sans espoir à QUI sait persévérer.

    Bien que je me trouve à des milliers de kilomètres du gouvernorat général, j'adresse mes félicitations et mes meilleurs souhaits de bonne gouvernance à Madame La Gouverneure Générale.
    Rakotobe Jean François