Deux nations, qu'on le veuille ou non

Québec — «La fin des deux solitudes», telle que proclamée par la nouvelle gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, dont c'était «l'installation» hier, ne fait pas l'unanimité au Québec.

Le ministre des Relations intergouvernementales, Benoît Pelletier, a nié hier, dans un entretien avec Le Devoir, que ces deux solitudes n'existent plus. Selon lui, la déclaration de Mme Jean est davantage «un souhait» que «l'expression d'une réalité». Les nombreuses critiques provoquées, au Canada anglais, par la nomination de Mme Jean — avant même que n'éclate la controverse au sujet de ses penchants souverainistes — a surpris le ministre: «Au début, je croyais vraiment qu'il y aurait un coup de foudre [pour elle]. Or, dans le reste du Canada, les premiers sons de cloche que j'ai entendus étaient au contraire: "pourquoi c'est encore une Québécoise ou un Québécois?" "Pourquoi est-ce encore le tour du Québec?"»

À son sens, cela démontre bien que dans «certaines provinces, on croit vraiment que le Québec est un enfant gâté dans le fédéralisme canadien. Et donc, chaque fois qu'il y a quelque chose en faveur du Québec, aux yeux d'une certaine clientèle, c'est suspect».

Le ministre dénonce cette perspective, surtout dans le cas présent. Car l'avant-dernier gouverneur général, Roméo Leblanc, venait du Nouveau-Brunswick et représentait donc «les francophones de l'extérieur du Québec», rappelle-t-il.

Ensuite, il y a eu Adrienne Clarkson. «C'était tout à fait évident que cette fois, c'était au tour du Québec.» Et malgré «une très bonne nomination», il y a eu ces réactions négatives. N'est-ce pas là une illustration frappante des deux solitudes? «À mon avis, il y a certainement une insensibilité largement répandue [dans le reste du pays] par rapport à la spécificité du Québec et aux besoins propres du Québec. Mais ce n'est pas au gouverneur général d'en faire l'étalage. Il faut être conscient que le gouverneur général est là pour véhiculer les valeurs les plus rassembleuses qui soit.»

La chef de l'opposition officielle, la péquiste Louise Harel, considère que les termes des «deux solitudes» choisis par Michaëlle Jean sont «dépassés depuis 40 ans» puisqu'ils impliquent le refus de reconnaître l'existence d'une nation québécoise. Ce refus «trudeauiste» de mettre «le mot nation, le mot culture au pluriel», c'est le drame du Canada, a-t-elle déclaré au Devoir hier. De toute façon, conclut Mme Harel, «après le oui gagnant au référendum, on aura l'occasion, sous son mandat, de tester [l'esprit de liberté du Canada] qu'elle a tant célébré» dans son discours.

À Ottawa

À Ottawa, le chef bloquiste Gilles Duceppe, qui, après quelques hésitations, a choisi d'assister à l'installation de Mme Jean, a déclaré que «les deux solitudes cesseront d'exister quand on se parlera d'égal à égal, de pays à pays. C'est à ce moment-là que ce sera réglé. [...] Quand [Mme Jean] nous parle des deux solitudes qui sont réglées, ça me fait penser un peu à Pierre Elliott Trudeau qui avait dit que le séparatisme au Québec, en 1976 je crois, était réglé.»

Le chef du NPD, Jack Layton, a aussi déclaré que les «solitudes» étaient toujours une réalité et que celle-ci existe «depuis longtemps». «C'est quelque chose qu'on essaie de corriger», a-t-il dit. Que Mme Jean en ait parlé comme d'une chose révolue est une preuve «d'optimisme», selon lui.

Plusieurs ministres libéraux ont salué les paroles de Michaëlle Jean. Selon Jean Lapierre, elle a voulu dire au fond qu'on ne doit pas «exacerber les différences» et plutôt «essayer de travailler ensemble». «Et dans ce sens-là, son appel à une meilleure collaboration, un meilleur partenariat, c'est parfaitement dans le ton.» Le ministre des Affaires étrangères Pierre Pettigrew a pour sa part trouvé que Mme Jean «avait tout à fait raison» car il est «temps que nous tournions certaines pages». Denis Coderre y a décodé le message suivant: «il est temps qu'on se parle, il est temps qu'on travaille ensemble et ceux qui travaillent pour la division doivent comprendre qu'on doit travailler sur ce qui nous unit plutôt que sur ce qui nous divise».

Décrochage tranquille

Pour le politologue à l'ENAP Christian Dufour, l'installation d'hier et les propos de Mme Jean sur les deux solitudes annoncent que le mandat de Michaëlle Jean au poste de gouverneur général sera plus politique qu'il ne l'a été depuis longtemps: «Ce n'est plus un rôle neutre. Elle nous a dit au fond qu'il n'y avait plus deux nations» au Canada.

Le politologue Marc Chevrier, de l'UQAM, s'est montré pour sa part assez surpris du rappel de «cette vieille métaphore des deux solitudes», issue d'un roman de 1945 de Hugh MacLennan, originaire de Nouvelle-Écosse et mort à Montréal en 1990 à l'âge de 83 ans. Peu importe la façon dont on nomme la chose, il reste, selon M. Chevrier, que les sociétés canadienne anglaise et québécoise au pays vivent dans des mondes «de plus en plus séparés». Une «indifférence cordiale» semble marquer leurs rapports, dit-il en référence à cette «entente cordiale», accords entre la France et l'Angleterre de 1904.

Pour l'universitaire, il est étonnant que le reste du Canada ne voie pas que, depuis 1993, les Québécois ont «décroché» de l'univers politique canadien en votant et en revotant pour le Bloc québécois. «Que l'on considère cela comme une bonne ou une mauvaise chose, cela installe une sorte de mur. C'est un "décrochage tranquille" comme on a fait la Révolution tranquille.» De plus, les seuls vrais «fédéralistes» — qui croient au principe fédéral — sont à Québec, dit-il, (c'est Benoît Pelletier, entre autres) et ils sont «fragilisés». Car dans le reste du Canada, les élites montrent comme jamais qu'elles «n'en ont rien à foutre des principes fédéraux». À preuve, dit M. Chevrier, le dernier livre de la célèbre intellectuelle torontoise, l'urbaniste Jane Jacobs, intitulé Retour à l'âge des ténèbres (Boréal 2005): «Elle dit pratiquement qu'il faut abolir les gouvernements provinciaux au Canada.»

Enfin, M. Chevrier estime qu'on oublie trop souvent une troisième solitude, celle des immigrants, qui ont bien du mal à choisir la société — québécoise ou canadienne — dans laquelle ils vont s'intégrer.

Au fond, le parcours de Mme Jean, passée d'un toast à l'indépendance à la célébration fervente de la canadienneté, illustre peut-être à merveille leurs dilemmes et hésitations devant les deux autres solitudes.

Avec la collaboration d'Hélène Buzzetti
1 commentaire
  • Luc Renaud - Inscrit 28 septembre 2005 08 h 33

    4ième solitude

    Si la troisième solitude est représentée par les immigrants, j'ajouterai que les autochtones seraient la quatrième! Comment penser la canada ou le québec sans eux?