Le NPD, poids lourd de la rentrée

Ottawa — Conscient de tenir entre ses mains la survie du gouvernement libéral cet automne, le chef du NPD, Jack Layton, a envoyé hier un message sans équivoque au premier ministre Paul Martin en cette rentrée parlementaire à Ottawa: il faut que les dossiers chers aux néo-démocrates progressent tout au long de la session, sans quoi le gouvernement se retrouvera dans une situation précaire. Un signal qui a déjà été reçu cinq sur cinq, puisque les libéraux ont renoncé hier à réintroduire tel que prévu leur projet de loi qui accorde une réduction d'impôt aux grandes entreprises, et ce, justement à cause de l'opposition du NPD et de l'instabilité à la Chambre des communes.

La session parlementaire n'avait pas encore 24 heures que, déjà, les stratégies politiques reprenaient le haut du pavé à Ottawa. Une source dans l'entourage de Jack Layton a affirmé au Devoir que le NPD n'aurait pas d'appétit pour aller en élections dès cet automne si la Chambre des communes produisait des résultats satisfaisants suivant les priorités des néo-démocrates. Mais que, à l'inverse, si le gouvernement faisait du surplace et attendait tranquillement le printemps, tout pourrait arriver.

Le chef du NPD ne s'en est d'ailleurs pas caché hier. «On doit voir des choses positives, parce que les Canadiens veulent que nous travaillions pour eux, pas pour les objectifs d'un parti ou d'un autre. Ce sera le principe pour nous. Semaine après semaine, on va réexaminer la situation pour déterminer s'il y a vraiment du progrès sur les dossiers importants pour monsieur et madame Tout-le-monde», a-t-il dit à sa sortie de la période de questions. Et s'il n'y a pas de progrès? «On espère qu'il y aura du progrès», a-t-il lancé sur un ton sec.

Depuis l'adoption du budget et de l'entente supplémentaire de 4,5 milliards de dollars conclue entre le NPD et le Parti libéral en mai dernier, Jack Layton a clairement fait savoir que le gouvernement ne pouvait plus compter sur son appui systématique pour remporter les votes importants à la Chambre des communes.

Or, il y a quelques semaines, le chef conservateur, Stephen Harper, a soutenu au Devoir qu'il avait absolument besoin de l'appui du NPD pour défaire le gouvernement, puisqu'il ne veut pas repartir dans la course avec comme seul allié un parti séparatiste mal perçu dans le reste du pays. De plus, M. Harper ne souhaite plus de vote serré aux Communes comme celui du 19 mai dernier, alors que le gouvernement avait survécu par une seule voix, grâce à l'appui du président de la Chambre qui a rompu l'égalité.

Stephen Harper a répété cette position jeudi dernier. «Nous sommes prêts pour une élection n'importe quand, et cette question de la date de l'élection, il faut la poser à Jack Layton. Nous aurons une élection le jour où le NPD décidera d'arrêter d'appuyer la corruption libérale à la Chambre des communes!», a-t-il alors lancé.

Le NPD a donc encore un énorme mot à dire sur le calendrier électoral, et il en est bien conscient. Jack Layton a d'ailleurs dressé hier une liste rapide des dossiers importants à ses yeux qu'il voudrait voir évoluer durant la session. «Je pense que c'est aux libéraux d'amener certains sujets et de proposer des actions, a-t-il dit. À travers le pays, c'est vraiment clair que les gens veulent de l'action en ce qui concerne le commerce, notamment le bois d'oeuvre. Ils veulent des actions à propos du lock-out de CBC/Radio-Canada. Ils veulent que quelque chose se passe au sujet de la privatisation des soins de santé depuis le jugement de la Cour suprême dans l'affaire Chaoulli. Et ils veulent désespérément une stratégie énergétique avec les prix de l'essence actuels. Il faut que les libéraux agissent et cessent d'utiliser des paroles creuses.»

Les libéraux ont d'ailleurs reculé hier dans un dossier où le NPD s'était clairement affiché contre le gouvernement. Le ministre des Finances, Ralph Goodale, après avoir soutenu il y a trois semaines qu'il allait remettre sur les rails son projet de loi sur la réduction des impôts destinés aux grandes entreprises, a fait volte-face. «Je ne veux pas contribuer à déstabiliser la Chambre des communes et causer une élection prématurée», a-t-il dit pour justifier son geste. «Les partis d'opposition ne sont pas dans un état d'esprit constructif» pour appuyer un tel projet de loi, a-t-il dit.

Mais visiblement, ce changement de position ne réjouit pas le ministre. «Que retirerions-nous en allant de l'avant dans un contexte politique qui assure que cette mesure serait battue?», a-t-il questionné, avant de s'enflammer. «Leur feriez-vous confiance [à l'opposition]? Après ce qu'ils ont fait ce printemps? Ils ne sont rien d'autre qu'un troupeau d'idiots.» Ralph Goodale soutient qu'il a amplement le temps de revenir avec une telle mesure fiscale, puisque les réductions d'impôt ne doivent prendre effet qu'en 2008.

Retirer de la table cette mesure sous l'influence du NPD — puisque les conservateurs y sont favorables et que le Bloc ne s'est pas prononcé — confirme ce que le premier ministre Paul Martin a annoncé dimanche lors d'un discours à Charlottetown, à savoir que le gouvernement ne ferait aucun geste délicat qui puisse servir de prétexte à le faire tomber. «Sous aucune prétexte et d'aucune manière mon gouvernement ne tentera cet automne de précipiter sa propre chute pour aller en élection hâtivement, a-t-il dit. [...] Nous ne jouerons pas de jeux. Si l'opposition veut forcer une élection, elle en a la capacité, mais je ne crois pas que ce soit ce que les Canadiens veulent.»

Débat d'urgence sur le prix de l'essence

Mais hier, tous les partis d'opposition avaient le même sujet à la bouche: le prix de l'essence. Le gouvernement a été bombardé de questions et pressé d'agir au plus vite pour faire diminuer l'impact des prix à la pompe pour les citoyens et les entreprises. Or, même s'il s'agit du sujet de l'heure au pays, les ministres et le premier ministre ont répondu des généralités et n'ont offert aucun plan concret. L'opposition n'a d'ailleurs pas manqué de souligner que les réponses étaient vagues et confuses, parlant à un moment d'un possible fonds pour les appareils médicaux, tantôt de la possibilité d'émettre un chèque pour aider les familles à faible revenu à payer leur chauffage, etc.

«C'est complètement loufoque», a déclaré le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe. «Ils n'ont pas de plan d'action. Nous, on a une proposition concrète, c'est de créer l'Office de surveillance des pétrolières, ce n'est pas compliqué ça.» Les conservateurs veulent quant à eux une réduction de la taxe fédérale sur l'essence, alors que le NPD souhaite que l'accent soit mis sur des mesures qui encouragent l'efficacité énergétique au pays, comme une meilleure isolation des maisons.

Le nouveau ministre des Ressources naturelles, John McCallum, qui remplace son collègue John Efford, qui souffre sévèrement du diabète depuis quelques mois, a accepté de se pencher sur un projet de surveillance des prix à la pompe avec ses collègues de l'Industrie (David Emerson) et des Finances (Ralph Goodale). L'idée est pour l'instant embryonnaire, tout comme celle d'envoyer un chèque aux familles à revenus modestes pour les aider à assumer une partie de leur facture de chauffage cet hiver. «Nous regardons nos options et nous cherchons la manière la plus efficace d'aider», a dit Ralph Goodale.

Tous les députés auront eu l'occasion de s'exprimer sur le sujet hier, puisque l'opposition a réussi à forcer la tenue d'un débat d'urgence sur la question du prix de l'essence. Discours et questions devaient donc se poursuivre jusqu'à minuit hier.

Avec la collaboration d'Hélène Buzzetti