«Derrière la tendresse, il y a du diamant!»

«Les femmes de ma famille sont plutôt fortes, raconte René Depestre, l’once de Michaëlle Jean. Ma grand-mère était comme cela, ma mère, ma soeur Luce, et je crois que Michaëlle n’échappe pas à la règle. Derrière la tendresse, le sourire,
Photo: Agence Reuters «Les femmes de ma famille sont plutôt fortes, raconte René Depestre, l’once de Michaëlle Jean. Ma grand-mère était comme cela, ma mère, ma soeur Luce, et je crois que Michaëlle n’échappe pas à la règle. Derrière la tendresse, le sourire,

Ottawa — Charmante. La nouvelle gouverneure générale du Canada est charmante. Tous ceux qui, un jour, ont croisé le chemin de Michaëlle Jean l'affirment avec la gêne de proférer un truisme. Elle est charmante, intelligente, douce, sympathique, empathique. Chercher la faille dans cette perfection? Le côté sombre de cet être lumineux? Peine perdue: il faut croire que c'est d'un ange qu'héritera Rideau Hall mardi.

À entendre parler la principale intéressée, l'ange est tombé du ciel, et elle en a été la première surprise. «Je ne m'attendais pas à ce que le destin frappe de cette façon-là à ma porte», a-t-elle déclaré dans son premier discours. Il est vrai que personne, absolument personne, n'avait vu venir cette nomination. Ses amis se sont dits surpris. Ses collègues de Radio-Canada n'ont reçu qu'un courriel énigmatique en guise d'avertissement, avant que son nouveau poste ne soit annoncé, et en guise d'au revoir. («L'été est chaud... L'automne sera lumineux, j'en suis persuadée... La vie se poursuit... Je vous souhaite du bonheur... Beaucoup de bonheur... Et du rêve aussi... De tout coeur... ») Dans les salles de rédaction où on connaissait le couple habitué des milieux littéraire et intellectuel, c'était l'ébahissement le plus complet.

Mais d'anciens compagnons de route diront que cette ascension n'est pas aussi naïve qu'il n'y paraît. On dit qu'elle est une «ambitieuse passive», voulant des choses sans le laisser paraître. La dame est charmante, certes, mais charmeuse aussi. Elle distribue les oeillades, les bons mots, soucieuse de préserver son capital de sympathie.

Une anecdote — vérifiée — circule à son sujet. Pendant le lock-out de 2002, des employées de Radio-Canada avaient distribué des tracts lors du gala «Femmes de mérite» et une journaliste avait apostrophé, sans le savoir, nulle autre que... Cecil Rabinovitch, l'épouse du grand patron. Un entretien s'était engagé et l'épouse s'était enflammée: «My husband is tough! He won't give up!» L'échange est rapporté sous la plume de Nathalie Petrowski, qui n'a pas assisté à l'incident et qui identifie à tort la quasi-héroïne comme étant Michaëlle Jean. C'était plutôt Line Pagé, mais Mme Jean ne demande pas de rectificatif. Il faudra que des collègues lui rappellent qu'elle ne peut pas laisser circuler une inexactitude de la sorte pour qu'elle se rende à leurs arguments. «Tant que ça pourrait servir à promouvoir sa personne... », résument des personnes qui la connaissent.

À part ce petit couac, les éloges à son sujet ne tarissent pas. Impossible d'entendre des voix discordantes. «Il n'y a pas d'autre Michaëlle Jean. Le vrai visage de Michaëlle Jean, c'est celui qu'on te montre», résume un ancien collègue de Radio-Canada, Jocelyn Desjardins. «Je ne veux pas l'encenser, mais je suis forcée de reconnaître qu'elle est à la hauteur de l'image qu'elle projette en ondes. Quand tu la rencontres, tu n'es pas déçu», ajoute Dominique Rajotte, une autre collègue.

Sitôt nommée, toutefois, l'ange Michaëlle a connu l'enfer médiatique. Après avoir passé 17 ans devant les caméras, la gouverneure générale désignée s'est retrouvée sous les projecteurs et a dû combattre des accusations de lèse-majesté pour affinités nationalistes. La chose est loin d'être entendue. Certes, son mari, le documentariste Jean-Daniel Lafond, a tenu des propos peu équivoques dans son livre La Manière nègre. «Alors, un Québec souverain? Un Québec indépendant? Oui, et j'applaudis des deux mains et je promets d'être de tous les défilés de toutes les Saint-Jean... »

Des amis de jeunesse disent se souvenir vaguement qu'elle aurait voté OUI au référendum de 1980. «Il est clair qu'ils avaient des sympathies», affirme l'auteur Stanley Péan, qui la connaît bien. D'autres, des amis et de la famille aussi, l'identifient davantage au courant libéral. C'est peut-être là la meilleure preuve qu'en tant que journaliste, elle aura su maintenir le secret sur ses allégeances politiques. En tous les cas, la profession de foi fédéraliste que le couple a dû faire par écrit, dans laquelle il déclare n'avoir «jamais adhéré à un parti politique ou à l'idéologie souverainiste», en a mis plusieurs mal à l'aise. «J'aurais préféré qu'elle dise qu'elle a changé d'idée», ajoute M. Péan.

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Tout dans le parcours de Michaëlle Jean la prédestinait à devenir professeur d'université. Studieuse (de l'aveu d'une amie de cégep, Sonya Biddle), intellectuelle, elle a longtemps étudié les langues et a enseigné à l'Université de Montréal de 1984 à 1986. Elle a aussi étudié en Italie (à Florence et à Milan notamment). Elle parle couramment cinq langues, français, anglais, italien, espagnol et créole, en plus de lire un peu le portugais.

Mais en 1988, elle entre plutôt dans la grande maison de Radio-Canada comme journaliste et animatrice. C'est la création du Réseau d'information continue RDI, en 1995, qui la propulse au rang de tête d'affiche alors qu'elle devient chef d'antenne de plusieurs émissions, dont Les Grands Reportages. Michaëlle Jean a sa façon de pratiquer le métier. Entre ses mains, le journalisme devient une arme pour repousser les frontières de l'acceptation sociale, pour dénoncer les injustices. Les sujets qui l'intéressent sont graves: situation en Haïti, femmes violentées, discrimination envers les immigrants.

Ce même désir de combattre l'apathie des téléspectateurs en leur parlant directement, elle l'a apporté avec elle en prenant la tête des bulletins d'information (Le Journal RDI, Le Téléjournal du week-end, Le Téléjournal le midi). «Je ne pense pas qu'on puisse être objectif. Des personnes ont noté qu'il y a parfois une pointe d'éditorial dans ce que je dis. C'est presque inévitable parce que j'existe», avouait-elle dans une entrevue à L'Actualité en 2001.

De fait, Michaëlle Jean ne lisait pas les bulletins de nouvelles: elle les vivait. «Les faits étaient les mêmes, mais c'était dans la livraison, la tonalité, l'expression du visage», se rappelle Chantal Albert, qui a travaillé avec elle comme rédactrice. «Elle a beaucoup d'empathie, et elle la laissait passer en ondes.»

Cette empathie assumée fait dire à certains confrères de la profession qu'elle ratait ses entrevues par excès de douceur. «Vous savez, quand on écoute une entrevue, qu'on se dit: "Vas-y, pose-la, la question" et que ça ne vient pas... Elle, ça arrivait souvent.» D'autres qui ont travaillé avec elle y voient simplement une différence de «style». «Ce n'est pas une femme agressive en entrevue, mais elle finit toujours par arriver à ses fins en tissant sa toile et en s'y prenant par certains détours», note Mme Rajotte, jusqu'à tout récemment rédactrice en chef de l'émission Michaëlle.

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Née à Haïti le 6 septembre 1957, Michaëlle Jean quitte la dictature de François Duvalier à l'âge de 11 ans avec sa mère Luce Depestre, son père Roger Jean et sa jeune soeur Nadèje. Son père, un professeur de philosophie et de littérature, avait été arrêté et torturé pour ses idées politiques. Il fallait donc fuir.

«Nous n'avions pas de fortune, mais nous étions comme une sorte de famille de souche aristocratique de l'ancienne époque, du passé», aime rappeler l'oncle de Michaëlle, Maurice Depestre. Des cinq enfants Depestre, Maurice, un apiculteur exalté (il reconnaît lui-même que ses propos excentriques sur le «peuple des abeilles» l'ont fait passer pour un gentil «fou» que la dictature a laissé en paix), est le seul à être resté en Haïti. Son frère, René Depestre, est le poète exilé à Cuba puis, déçu de la révolution castriste, à Paris.

La famille de Michaëlle Jean s'installe d'abord à Thetford Mines, mais le couple Depestre-Jean éclate. «Une simple incompatibilité de caractères», explique pudiquement l'oncle René. En fait, il y aurait aussi eu une bonne dose de violence conjugale. Le lien paternel est rompu.

Ce n'est donc pas un hasard si elle est active pendant huit ans, de 1979 à 1987, au sein du réseau des maisons d'hébergement et de transition pour femmes battues, notamment à l'Auberge Transition de Montréal. Louise Riendeau, qui a travaillé avec elle comme intervenante auprès de ces femmes, se rappelle d'une compagne qui n'hésitait pas à se mettre sur un pied d'égalité avec les autres.

«Une de nos anciennes présidentes avait été victime de violence et Michaëlle avait été son intervenante. Lors d'une cérémonie, cette femme remerciait Michaëlle en lui disant: "Tu m'as fait du bien, tu m'as beaucoup aidée" et Michaëlle disait: "Non, moi, j'ai appris aussi de toi". Elle était capable d'entrer en vrai contact avec les gens.»

Michaëlle Jean ne parlait plus à son père depuis des décennies. Ce n'est que tout récemment qu'elle s'est réconciliée avec lui. Sa mère souffre de la maladie d'Alzheimer et n'est pas consciente de la nomination de sa fille. Quant à sa soeur Nadèje, elle ne lui parle plus depuis plusieurs années elle non plus.

«Les femmes de ma famille sont plutôt fortes, raconte René Depestre. Ma grand-mère était comme cela, ma mère, ma soeur Luce, et je crois que Michaëlle n'échappe pas à la règle. Derrière la tendresse, le sourire, la beauté et tout cela, il y a du diamant!»

Malgré cette douceur apparente, en effet, Michaëlle Jean rugit lorsque la couleur de sa peau devient politique. Elle enrage à l'idée de n'être vue que comme un pion embauché pour respecter des quotas ethniques. De concert avec ses collègues noires Maxime Bertrand et Chantal Albert, elle a refusé de signer la déclaration de leur employeur sur leur origine ethnique.

Elle avait publié une charge virulente dans les pages du Devoir en 2001. «Les yeux bridés, la peau foncée ou encore nos noms à consonance étrangère ne suffisent pas pour tenir la barre aux postes que nous occupons», écrivait-elle à propos des journalistes d'origine étrangère à Radio-Canada. «Il est possible qu'en plus de nos qualités professionnelles, nous ayons aussi été engagées en fonction des caractères qui nous distinguent. [...] Il nous arrive très souvent d'avoir le sentiment que les exigences et les attentes sont d'autant plus grandes que nous nous devons d'être plus qu'irréprochables car les mauvaises langues ont vite fait de nous qualifier d'ethnies de service. Ce stress, nous le ressentons quotidiennement et nous nous devons de le désamorcer pour préserver notre équilibre et la concentration dans la tâche qu'il nous faut accomplir.»

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Lorsqu'elle sera assermentée, mardi, Michaëlle Jean deviendra la 27e gouverneure générale du Canada, mais elle sera seulement la troisième femme à être nommée à ce poste et la deuxième dans l'histoire de l'institution à s'installer dans la somptueuse résidence officielle de Rideau Hall — avec ses huit chefs cuisiniers, ses deux maîtres pâtissiers, sa table entièrement biologique, les sept membres du personnel de maison — avec une jeune enfant. Marie-Éden, six ans, a bien négocié son déménagement dans ce château, exigeant pour sa bonne collaboration l'adoption d'un chien...

C'est à la suite de grossesses ectopiques que Michaëlle Jean a dû opter pour l'adoption. Tout s'est passé très vite, raconte son amie Chantal Albert. Elle était partie en Haïti pour explorer les possibilités d'adoption, et une religieuse l'a approchée. Une de ses employées, déjà mère de sept ou huit enfants (l'histoire n'est pas claire à ce sujet), venait encore une fois de donner naissance. Et, comme si ce n'était pas assez, sa propre fille adolescente venait elle aussi d'accoucher. Deux bouches de plus à nourrir, c'était trop. La mère était prête à sacrifier sa dernière-née pour permettre à sa propre fille de connaître les joies de la maternité. Marie-Éden souffrait de fortes fièvres, raconte Mme Albert, il fallait la soigner. «Prenez-en soin, c'est tout ce que je vous demande», aurait dit cette femme à Michaëlle Jean.

La 27e gouverneure générale entrera en poste mardi pour un mandat d'une durée indéterminée. Contrairement à la croyance populaire, ces nominations sont à l'entière discrétion du premier ministre en place, qui peut les remplacer quand et par qui il veut. Adrienne Clarkson sera restée en poste six ans moins dix jours.

La cérémonie d'assermentation aura lieu tel que prévu à la Chambre du Sénat, et Mme Jean y sera. La SRC-CBC ayant renoncé à diffuser l'événement, les employés en lock-out depuis 40 jours ne bloqueront pas l'accès, et la gouverneure générale, qui avait fait savoir qu'elle ne franchirait pas de piquet de grève, pourra s'y rendre en landau l'esprit tranquille.

Cette sortie était à prévoir. Mme Jean avait mal digéré le lock-out de neuf semaines à Radio-Canada en 2002 et avait participé aux activités du syndicat. Dans une entrevue radiophonique à Montréal, sur les ondes de l'émission Souverains anonymes, rappelant avec amertume les longues heures qu'elle avait consacrées à son employeur plutôt qu'à sa jeune fille, elle avait lancé: «Ce temps-là est révolu!»

Ce temps est en effet révolu. Désormais, c'est pour la patrie que la vice-reine sacrifiera ses heures et prodiguera ses sourires. Charmant.
1 commentaire
  • Raymonde Chouinard - Inscrite 25 septembre 2005 12 h 31

    Franchement

    Pourquoi chercher des poux ou il n'y en a pas....!!! Il n'y a personne de parfait, alors....pourquoi toujours chercher la petite bête noire et essayer de façonner l'opinion des gens avec des sous-entendus....

    Je crois que Michaelle Jean possède toutes les qualités requises et les défauts (si tant il en faut) pour occuper ce poste, sinon plus que tous ses prédécesseurs.

    Félicitations à Michaelle Jean et bon parcours.