Vent de panique à la pompe

L’ouragan Rita s’approche des côtes américaines, qu’il doit frapper la nuit prochaine. Des vents forts et une pluie abondante ont balayé La Nouvelle-Orléans hier, permettant à ce commerçant de Bourbon Street, dans le quartier français, de pr
Photo: Agence France-Presse (photo) L’ouragan Rita s’approche des côtes américaines, qu’il doit frapper la nuit prochaine. Des vents forts et une pluie abondante ont balayé La Nouvelle-Orléans hier, permettant à ce commerçant de Bourbon Street, dans le quartier français, de pr

La petite histoire des prix de l'essence en a vu d'autres, mais la journée d'hier aura tout de même été forte en rebondissements. Statistique Canada a ouvert le bal en annonçant que la flambée des prix a fortement contribué à la hausse des prix à la consommation au mois d'août. Mais au moment même où l'industrie pétrolière se déplaçait à Ottawa pour rendre des comptes à un comité parlementaire, un vent de panique s'emparait des automobilistes: l'essence, disait-on, touchait déjà ou atteindrait sous peu le prix de 1,80 $ le litre, sinon plus, à certains endroits.

La panique s'est d'abord manifestée dans les Maritimes, où des stations d'essence à Halifax ont été prises d'assaut par des automobilistes désireux de faire le plein avant que les prix — et leur portefeuille — n'explosent dans la foulée de l'ouragan Rita. Mais la même rumeur a ensuite soufflé sur le Québec et l'Ontario, certains médias colportant des informations selon lesquelles des stations-service avaient déjà modifié leur affichage. Vérification faite: en sol québécois, il s'agissait en premier lieu d'une seule station, un «indépendant» de la capitale qui vend de l'essence en se servant de l'enseigne Pétro-Canada.

«C'est en affichant le prix sur nos poteaux qu'on a fait une erreur de programmation et c'est devenu 1,84$ le litre», a-t-on concédé au bout du fil lorsque Le Devoir a appelé. «On ne s'en est pas aperçu tout de suite et ç'a fait un drame terrible. Au bout d'une demi-heure ou 45 minutes, on s'en est rendu compte. C'est aussi simple que ça. C'était le désert absolu aux pompes», a dit l'interlocuteur avant de demander au journaliste si les stations montréalaises n'étaient pas déjà rendues à 1,62 $ ou 1,70 $ le litre.

Ironiquement, le mystérieux mouvement de panique survenait alors même que les pétrolières se pointaient à Ottawa pour y discuter des prix devant les députés du comité de l'Industrie. Interrogées au sujet des récentes hausses, les grandes entreprises ont répondu que c'est la demande mondiale qui alimente le cours du pétrole et, en aparté, que les marges de profit ne sont pas si élevées que l'automobiliste le croit. «Même si nous réduisions nos profits à zéro, le prix de l'essence ne baisserait que de 2 ¢», a dit le vice-président de Pétro-Canada, Fred Scharf.

Le président de l'Institut canadien des produits pétroliers (ICPP), Alain Perez, a dit qu'il faudrait plutôt chercher à réduire la demande. Le Bloc québécois a pour sa part ciblé les marges de profit dans le secteur du raffinage, qui ont récemment atteint 30 ¢ le litre comparativement à 5 ou 10 ¢ par le passé.

Le prix à la pompe s'explique par plusieurs facteurs: le cours du pétrole brut, le coût du raffinage, le transport et les taxes. Mais il n'y a pas que le pétrole brut qui soit négocié en Bourse: il y a aussi le gallon d'essence. En parallèle, les raffineries nord-américaines fonctionnent à 95 % de leur capacité, sinon plus. Et chaque perturbation, qu'il s'agisse de la fermeture de raffineries ou d'une demande accrue pendant les vacances, influence à la fois le prix de l'essence en Bourse à New York et les coûts de raffinage. Hier, le cours du brut a perdu 30 ¢, à 66,50 $US, alors que le gallon d'essence a grimpé de près de 9 ¢, à 2,14 $US.

Mais Rita n'a pas encore frappé et le mystère, en fin de journée hier, continuait de planer sur les prix à la pompe. Au moins deux autres stations-service à Montréal et à Saint-Jean-sur-Richelieu venaient d'augmenter leurs prix, mais on les qualifiait de cas isolés. Le porte-parole de l'ICPP pour l'est du Canada, Carol Montreuil, a dit qu'il s'agit d'«indépendants» qui utilisent l'enseigne des grandes compagnies. «Je ne comprends pas ce qui se passe», a-t-il affirmé en précisant que la quasi-totalité des stations-service continuent d'afficher 109,4 ¢ le litre.

«Il n'y a pas eu de hausse de prix de Pétro-Canada aujourd'hui», a insisté sans équivoque Andrew Pelletier, porte-parole de l'entreprise. «Le prix moyen observé à Montréal est de 110,4 ¢ le litre [comme à Québec], de 104,4 ¢ à Toronto et de 111,9 ¢ dans les Maritimes. On attend, comme tout le monde, l'impact de Rita.»

Dans les Maritimes, où aucune station n'a augmenté ses prix, certaines ont connu des problèmes d'approvisionnement, a dit M. Montreuil, mais elles n'ont pas manqué d'essence. En Ontario, une seule station ontarienne a haussé ses prix en matinée. La panique était toutefois si forte que la longueur des files dans certaines municipalités, comme à Brockville, a forcé la police à intervenir car elles bloquaient les rues environnantes.

À l'Association québécoise des indépendants du pétrole (AQUIP), où on contestait hier la définition de l'ICPP en ce qui concerne les «indépendants», on ne comprenait pas davantage. «Quand j'ai parlé à mes membres à Québec et à Montréal, on m'a dit que le marché était stable. Rien ne justifie un tel vent de panique. Il n'y a aucune raison d'avoir une augmentation aussi importante que le 1,60 $ qu'on entend», a dit la présidente, Sonia Marcotte. Le détaillant fautif de Québec serait plutôt «affilié» à une grande pétrolière, selon elle, et non un «indépendant».

Explication ou pas, les prix à la pompe ont agi sur l'inflation. Selon Statistique Canada, le consommateur, en août, a payé 2,6 % de plus que l'an dernier pour son panier de biens et services, l'agence expliquant cela hier principalement par la hausse de 20 % des prix de l'essence au cours de la même période. Malgré cela, les économistes ne s'attendaient pas à ce que cette flambée influence de sitôt d'autres catégories de prix.

L'inflation en juillet s'était chiffrée à 2 %. Or le mois d'août a vu le prix du litre grimper de plusieurs cents, atteignant 1,14 $ au Québec même avant que l'ouragan Katrina ne se déchaîne, à la fin du mois. «En dépit de la hausse marquée des prix de l'essence, il est rassurant de constater que les effets de diffusion aux prix des autres biens et services sont rares», a écrit le Mouvement Desjardins.