Après le café, les fleurs équitables

Photo: Newscom
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Matin chagrin dans la zone industrielle de la montée de Liesse, à Dorval, à quelques encablures de l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau. Debout dans un hangar frigorifique au milieu des palettes de cartons de fleurs qui attendent leur prochain déplacement, Andréa Leckman a le frisson facile et le regard plein de satisfaction. «Voilà la chose», lance-t-elle en pointant un contenant empilé parmi tant d'autres.

Carton marron. Forme allongée. Code barre incompréhensible pour les non-initiés. La boîte, à première vue, n'a rien de très transcendant. Sauf qu'avec son discret sceau vert accompagné de l'adjectif «équitable», elle témoigne d'une petite révolution en marche au Québec depuis quelques mois: après le café, le thé, le sucre et le cacao, les fleurs coupées vendues au Québec se mettent elles aussi au diapason du développement durable et de la responsabilité sociale. Elles sont pourtant poussées par des «hippies de la finance» mais étrangement délaissées, voire boudées, par les ténors locaux de l'équitable, qui ne savent pas encore comment apprivoiser ces roses, oeillets, chrysanthèmes ou gerberas dont le langage évoque autant l'amour et la joie que... l'équité et le partage.

Et pourtant, cette nouvelle dialectique semble plutôt contagieuse dans le milieu floral. «Ces fleurs représentent de 15 à 20 % de nos volumes de vente», explique Mme Leckman, de l'entreprise Sierra Eco, un importateur de fleurs pour le Québec et l'est du Canada. «C'est un secteur en pleine croissance. Et même si plusieurs nous prenaient pour des fous, il y a trois ans, lorsque nous avons lancé ce programme, nous pensons un jour être capables de faire passer ce volume à 100 %.»

Le projet est ambitieux mais loin de l'utopie. Importées pour le moment de la Colombie ou de l'Équateur, deux géants de la production de fleurs coupées au monde, ces fleurs équitables qui parfument les frigos et les présentoirs d'une vingtaine de fleuristes du Québec à ce jour ont en effet tout pour séduire le consommateur en quête de bonne conscience. Leurs atouts? Des couleurs réjouissantes, «leur durabilité accrue de une, deux ou trois journées» et surtout «les changements énormes» qu'elles apportent à l'autre bout du monde, assure Tom Leckman, président de l'entreprise, un vieux routier de la fleur coupée au Québec qui, à l'aube de la cinquantaine, a décidé, sans doute pour affronter la fuite du temps, de changer de cap... en mettant de l'équitable dans ses affaires.

C'est que derrière l'image festive et les effluves des fleurs importées se cache depuis longtemps un univers pas toujours joyeux. En effet, les floriculteurs des pays en émergence abusent des pesticides pour obtenir des plantes parfaites, sans taches ni parasites, révélait récemment un rapport de l'Organisation internationale du travail (OIT). Ces pesticides sont ainsi épandus sans grand souci pour la sécurité et la santé des milliers de travailleurs qui, pour 150 $ par mois en moyenne, font pousser ces plantes décoratives. Pis encore, les bouquets d'oeillets, d'amaryllis, de lys ou de limonium cueillis dans l'hémisphère sud portent bien souvent, en arrivant par avion à l'aéroport Trudeau, des stigmates induits par la précarité d'emploi ou les conditions de travail d'une autre époque que dénoncent depuis belle lurette les partisans d'un autre monde.

Les critiques, qui dépassent largement le cadre de la floriculture, sont connues. Et elles ne laissent pas insensible Tom Leckman: «Pour réagir à la pression des prix à la baisse, les producteurs [de la Colombie et de l'Équateur] ont emprunté de mauvais chemins, dit-il. Mais les consciences commencent à évoluer là-bas. Et si nous pouvons les aider à créer des programmes qui s'inspirent du commerce équitable, tant mieux.»

Alors que plus de 80 % des 35 tonnes métriques de fleurs importées chaque semaine par Tom Leckman entretiennent toujours, selon les altermondialistes, la face sombre du commerce international, le propos peut faire sourire. Mais l'homme d'affaires ne s'en formalise pas, préférant parler d'«évolution lente», de «premiers pas», de «sensibilisation des consommateurs à l'impact des achats qu'ils font ici» et surtout des vertus équitables des fleurs qu'il espère un jour disperser partout au Québec.

Leur pedigree? Issues d'une quinzaine de fermes colombiennes et équatoriennes, ces fleurs sont produites selon les normes établies par l'organisme allemand Flower Label Program (FLP), qui fait dans l'équitable à saveur écolo. Conséquence: l'utilisation de pesticides y est fortement limitée. «Certains producteurs sont passés de 100 kilos de pesticides par hectare à 10 kilos aujourd'hui», dit Tom Leckman. L'utilisation de ces produits doit aussi se faire de manière à respecter la santé des ouvriers, formés et équipés pour se protéger. Autre innovation: les entreprises qui participent à ce programme doivent offrir des contrats de travail afin d'enrayer le roulement de main-d'oeuvre qui prévaut ailleurs dans l'industrie. Les femmes enceintes disposent aussi d'un congé de trois mois (au lieu du licenciement habituel, dit-on) et d'un aménagement d'horaire à leur retour pour pouvoir allaiter, indique — sur papier — FLP dans son cahier des charges. L'organisme y évoque aussi la construction de cafétérias et de salles de détente ainsi que la présence de toilettes en nombre suffisant pour les employés.

«Les entreprises participent aussi à la vie de leur village en subventionnant le salaire d'un professeur ou en finançant la construction d'un dispensaire ou d'une école, par exemple, ajoute M. Leckman. Ce sont des détails, mais cela change bien des choses là-bas.»

Pas de doute: comme pour le café équitable, les fleurs qui le sont tout autant semblent elles aussi faire souffler un petit vent de changement. Avec, en prime, un prix d'achat variant de 22 à 44 ¢ pour une rose embarquant à Quito, la capitale de l'Équateur, soit de 2 à 4 ¢ de plus qu'une fleur n'affichant pas de certification.

«Une fois arrivées au Québec, les roses, équitables ou non, se vendent au même prix [entre 80 ¢ et 1,45 $ selon la variété et la période de l'année]», lance Mario Martel, grossiste dans la région de Québec. «Dans ce contexte, le choix est donc plus facile à faire»... sauf peut-être pour les ardents défenseurs du commerce équitable, qui ne semblent pas voir la chose du même oeil.

«Les fleurs équitables sont très controversées dans ce milieu», résume Corinne Gendron, titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l'UQAM. «La contestation vient surtout du fait qu'elles sont importées ici par avion, un mode de transport polluant, mais aussi qu'elles entrent en concurrence avec les productions locales de fleurs coupées. C'est bien d'aider les gens à l'autre bout de la planète, mais il ne faut pas que nos producteurs ici crèvent de faim pour autant.»

Dans les faits, toutefois, le Québec importe de nos jours près de 95 % des fleurs coupées qu'il consomme, le marché local n'étant pas capable de répondre à la demande en la matière. Par ailleurs, le transport par avion, que la fleur soit équitable ou non, est inévitable pour ce bien de consommation qui dispose de trois jours pour passer de la ferme équatorienne ou colombienne à la table de salon du Plateau Mont-Royal, à Montréal, ou du quartier Montcalm, à Québec, par exemple.

«C'est un fait», reconnaît Isabelle St-Germain, de l'organisme Équiterre, qui porte sur ses épaules depuis des années la promotion de café, de thé et de cacao équitables. «Il y a une réflexion à faire sur cette question. Mais pour le moment, les fleurs équitables ne sont pas dans nos priorités.»

La structure de l'industrie de la fleur coupée n'est sans doute pas étrangère à cette timidité face à ce bien de consommation. Ce produit provient en effet de grandes entreprises qui cultivent de grandes surfaces avec l'aide, bien souvent, de 100 à 1000 employés... rompant du même coup avec l'esprit coopératif et les microproductions familiales qui prévalent pour le café, le cacao, le sucre ou le riz.

Ce portrait, qui sied aussi à la banane équitable — courante en Europe mais ignorée ici —, alimente du même coup des tensions à l'intérieur des mouvements versés dans l'équitable, qui aiment aussi s'opposer aux grandes entreprises tout en encourageant «une consommation locale pour les aliments qui s'y prêtent», résume Mme Gendron «Il y a aussi un certain scepticisme face à des entreprises privées qui décident d'encourager cette forme de commerce», ajoute Andréa Leckman, de chez Sierra Eco, «car, pour eux, conscience sociale et profit ne peuvent pas faire bon ménage.»

Pourtant, avec sa politique de prix garanti aux producteurs et ses volumes d'achats eux aussi garantis chaque année (un luxe dans ce milieu), Sierra Eco assure avoir réussi à conjuguer conscience sociale et profit. «Pour certaines fleurs, c'est nous qui en avons tiré profit; pour d'autres, ce sont les producteurs», avoue sans aucune réticence Tom Leckman. Et il ajoute: «Bien sûr, le système n'est pas parfait. Il y a toujours place à la critique. Mais il faut bien commencer quelque part.»