Une greffe totale de visage sera tentée à Cleveland

Cleveland — Dans les semaines à venir, cinq hommes et sept femmes se rendront discrètement à la Clinique de Cleveland dans l'espoir d'être retenus par le Dr Maria Siemionow pour une opération jamais tentée et déjà controversée: la greffe totale de visage.

Ils souriront, fronceront les sourcils, fermeront les yeux, ouvriront la bouche. Le Dr Siemionow examinera leurs pommettes, leurs lèvres, leur nez. Elle leur demandera ce qu'ils espèrent gagner et ce qu'ils craignent le plus. Puis elle demandera: «Avez-vous peur de ressembler à quelqu'un d'autre?»

Car quel que soit l'heureux élu, cette personne subira à coup sûr la crise d'identité la plus extrême que l'on puisse imaginer. À priori, ne seront retenus que des gens ayant été défigurés accidentellement, autrement dit qui ont déjà vécu une terrible crise d'identité. Pour eux, la transplantation revient simplement à «prendre une enveloppe cutanée» et à y glisser leur identité, soutient le Dr Siemionow qui est épaulée par un psychiatre dans le choix des patients.

Ceux qui la soutiennent soulignent qu'elle n'a rien d'un Dr Frankenstein, qu'elle a une grande expérience, qu'elle est entourée d'une équipe compétente et qu'elle a répété l'opération sur des animaux et des dizaines de cadavres pour améliorer sa technique. D'origine polonaise, Maria Siemionow, 55 ans, a une expérience de chirurgienne longue de 30 ans en Europe et en Amérique du Nord.

Ses détracteurs jugent l'opération bien trop risquée pour une opération qui n'est pas une question de vie ou de mort, contrairement aux transplantations d'organes classiques. Ils craignent un scénario digne d'un film d'horreur: le rejet du visage transplanté par une épouvantable mue qui laisserait le patient dans un état pire qu'avant.

De telles craintes ont dissuadé Français et Britanniques de se lancer dans l'aventure. En mars 2004, le Comité consultatif national d'éthique français s'est en effet prononcé en faveur d'une greffe partielle (le triangle nez-bouche), écartant l'idée de la greffe totale.

Lors de cette allotransplantation de tissu composite (ATC) de la face, selon l'appellation médicale officielle, les candidats s'entendent dire que la peau de leur visage sera ôtée et remplacée par celle d'un donateur, autrement dit d'un cadavre choisi en fonction de la nature de peau, de son âge, de son sexe et de sa couleur. L'opération durera de huit à dix heures et le séjour à la clinique de dix jours à deux semaines.

Parmi les complications possibles figure l'infection entraînant le noircissement de la peau et la nécessité d'effectuer une nouvelle transplantation ou une reconstruction avec des greffes de peau. Pour empêcher tout rejet, le patient devra suivre un traitement «immunosuppresseur» le restant de sa vie, avec le risque de dommages aux reins et de cancer, deux effets secondaires bien connus.

La Clinique de Cleveland prendra à sa charge la première transplantation, rien n'ayant encore été décidé pour les autres.

La famille du donneur aura l'assurance que le receveur ne ressemblera pas à leur cher disparu. L'objectif est en effet que le bénéficiaire ressemble le plus possible à lui-même. La nouvelle peau est en effet moulée sur les os et les muscles existants, et ce sont eux qui donnent sa plastique à un visage. Quant à toutes ces petites choses qui constituent les expressions du visage, celles-ci viennent de la personnalité et du cerveau et ne sont pas inscrites dans la peau.

Certaines recherches laissent entendre que le résultat final pourrait être une combinaison de deux visages. La technique quant à elle semble moins complexe qu'on pourrait le croire. Il s'agit de microchirurgie: une ou deux paires de veines et d'artères sur chaque côté du visage seraient rattachées depuis le tissu du donneur à celui du receveur. Une vingtaine de terminaisons nerveuses seraient reliées pour tenter de rétablir la sensation et le mouvement. De minuscules sutures ancreraient le nouveau tissu au cuir chevelu du receveur et à son cou, ainsi qu'aux zones entourant les yeux, le nez et la bouche.

Aussi audacieux que puisse sembler ce projet, «il aurait pu être fait depuis dix ans», affirme le Dr John Barker, directeur de recherche en chirurgie plastique à l'Université de Louisville. Mais jusqu'à présent aucun hôpital n'avait accepté de s'associer à la tentative.

Pour Maria Siemionow, le défi maintenant est de trouver les bons patients, ceux qui supporteront psychologiquement de se regarder dans la glace sans nécessairement se reconnaître.

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