Par quatre chemins - 35 années «tripatives»

Jacques Languirand, à la barre de Par quatre chemins depuis 1971. «J’essaie d’être utile, tout simplement.»
Photo: Jacques Nadeau Jacques Languirand, à la barre de Par quatre chemins depuis 1971. «J’essaie d’être utile, tout simplement.»

Trente-cinq ans à la barre de la même émission. Le chiffre suscite le respect, à une époque où les animateurs sont plus ou moins jetables.

Le 13 septembre 1971, Jacques Languirand entrait en ondes à la radio de Radio-Canada pour un projet censé durer trois mois: Par quatre chemins. Alors qu'il se demandait, inquiet, si l'émission allait passer Noël, quelqu'un lui a dit: «Tu peux toujours compter sur la force d'inertie de Radio-Canada!».

Trente-cinq ans plus tard, Languirand est toujours au poste. Cette année, l'émission est diffusée le dimanche soir de 20h à minuit. Elle a plusieurs fois changé d'heure et de jour mais, à Radio-Canada, on soutient que les auditeurs l'ont toujours suivie, d'une case-horaire à l'autre. L'année dernière, ils étaient entre 50 000 et 73 000. C'est moins que Star Académie... mais plus que bien des émissions de chaînes spécialisées!

Tout ce qu'on peut souhaiter à Jacques Languirand, qui a maintenant 74 ans, c'est de conserver la forme encore une année. Car l'année prochaine, il pourrait battre le record de l'émission la plus longue de l'histoire de la radio, Les Joyeux Troubadours, qui s'est terminée en 1977 après 36 ans.

Consulter le curriculum vitae de Jacques Languirand a quelque chose d'étourdissant. Écrivain, dramaturge (onze pièces de théâtre), journaliste et chroniqueur pour plusieurs publications, directeur de théâtre, metteur en scène, comédien, professeur, concepteur-designer (entre autres pour le pavillon L'Homme dans la cité d'Expo 67), animateur à la télévision, porte-parole au Québec des Amis de la terre, «philosophe» dans l'actuelle série de Télé-Québec Les Artisans. Les Citadins du rebut global, Languirand est un touche-à-tout polyvalent, encyclopédique et d'une insatiable curiosité.

Mais la radio serait-elle son véritable amour? «Quand j'étais petit, explique-t-il au Devoir, c'était vraiment la radio qui me fascinait. C'est ce que je voulais faire». À l'âge de 12 ans, il se servait d'une passoire à thé comme micro pour raconter et commenter à voix haute ce qu'il lisait dans L'Encyclopédie de la jeunesse.

S'exilant à Paris après la guerre, il a à peine 20 ans quand il est invité à participer aux émissions de la RDF, qui fournissait du matériel radiophonique à Radio-Canada.

De retour au pays, il est rapidement réquisitionné par la radio et par la télévision naissante. À la radio, il a d'ailleurs présenté Le Dictionnaire insolite pendant 12 ans, des années 50 au début des années 60.

Mais c'est vraiment Par quatre chemins qui a «installé» le personnage Jacques Languirand et son grand rire sonore. L'émission entre en ondes en septembre 1971, une période d'intenses bouleversements sociaux. Mai 68 est encore frais dans les mémoires; la contre-culture américaine issue de la côte ouest se répand partout, apportant avec elle la drogue et la libération sexuelle; le retour à la terre est déjà amorcé, avec une nouvelle conscience écologique; la religion catholique traditionnelle prend le bord, mais plusieurs cherchent de nouvelles spiritualités, bref c'est un moment charnière.

«Tout ça était dans l'air du temps, explique-t-il, et nous avons essayé de faire place à de nouvelles valeurs, à de nouvelles tentatives de comprendre le monde». Au départ, l'émission faisait partie de ce qu'on appelait la «radio d'accompagnement» (par rapport aux affaires publiques). La notion de magazine comme ce que fait Marie-France Bazzo aujourd'hui, par exemple, n'était pas aussi claire au début des années 70. «C'était une émission de vulgarisation des nouvelles idées qui n'entrait dans aucune catégorie, dit-il, et il nous semblait tout aussi important d'ouvrir les ondes à de nouvelles musiques».

Rapidement, Par quatre chemins devient le lieu des réflexions «tripatives», pour reprendre une expression de l'animateur, et des musiques «flyées». Et Languirand, lui, devient presque un gourou. Le terme le met mal à l'aise. «Ça m'a collé au corps quelques années plus tard, dit-il. C'est comme le terme "nouvel âge". Pourtant, le nouvel âge est mort. Le contenu de l'émission continue à évoluer. C'est autre chose, mais je n'arrive pas à le définir. J'essaie d'être utile, tout simplement».

«Je ne suis pas un homme de religion, ajoute-t-il. Je ne suis pas monothéiste. Je suis plutôt un panthéiste rationnel, je serais plutôt voltairien! Au plan spirituel, j'essaie d'amener les gens non pas à une religion particulière, mais à une ouverture générale».

Rarement une émission aura porté un titre aussi adéquat. Car elle emprunte tous les chemins possibles, autoroutes, voies de traverses, routes sur le bord du précipice et rues tranquilles, au gré des humeurs de l'animateur. Préparant ses prochaines émissions, Languirand consulte sur sa table de travail autant des ouvrages en sociologie et en psychologie qu'une biographie de Henri Tranquille ou les derniers essais sur l'évolution du terrorisme dans le monde et la vie après le pétrole.

Comme si ce n'était pas assez, Jacques Languirand s'est lancé cette année dans une série de plus de 40 heures diffusée le dimanche matin à 6h (il jure qu'elle attire un nombre d'auditeurs plus élevé qu'on pourrait croire), À la recherche du Dieu d'Einstein, une recherche personnelle qu'il menait depuis longtemps sur la relation qu'Einstein entretenait avec Dieu, et sur le rapport plus général des scientifiques à la spiritualité.

Comment résumer le personnage? Peut-être avec cette phrase qu'il laisse tomber: «Je crois que je suis resté maître d'école».