Québec permettra le virage à droite

Le Devoir
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Québec - Dès le printemps prochain, le virage à droite au feu rouge sera autorisé partout au Québec sauf à Montréal, où ce sera à l'administration municipale de déterminer quand le virage à droite sera permis et selon quelles modalités.

C'est le ministre des Transports, Serge Ménard, qui a fait l'annonce hier de la décision gouvernementale, lui qui, dès sa nomination dans ses nouvelles fonctions, avait appliqué les freins à ce projet défendu ardemment par son prédécesseur, Guy Chevrette. «La raison principale qui nous pousse à adopter cette mesure, c'est l'harmonisation des règles en Amérique du Nord», a-t-il dit tout en soulignant les «risques minimes» que cette harmonisation présenterait.

En avril dernier, sceptique devant les résultats des études déjà réalisées, M. Ménard avait commandé une nouvelle étude au professeur Michel Gou, de l'École polytechnique de Montréal. Or cette étude, qui a coûté 170 000 $ au trésor public, ne recommande pas au gouvernement de permettre le virage à droite au feu rouge (VDFR). Tout en ne présentant que peu d'avantages sur le plan de l'économie d'énergie, le VDFR, d'une façon générale, «ne semble pas avoir d'impact significatif sur la sécurité routière». En revanche, il nuit à la mobilité des handicapés visuels. Si le gouvernement décidait d'aller de l'avant, il devrait adopter «une politique globale favorisant la sécurité des piétons, des cyclistes et des autres usagers de la route qui, au Québec, semblent avoir des comportements plus délinquants».

Cette dernière assertion est contestée par Serge Ménard. Les Québécois ne sont pas pires que leurs voisins, d'autant plus qu'ils affichent le meilleur bilan routier au Canada et l'un des meilleurs en Amérique du Nord, a-t-il fait observer.

Dans son rapport, M. Gou signale que des «piétons traversent aussi régulièrement en dehors des intersections ou en diagonale aux intersections. C'est presque l'anarchie totale et aucune sanction n'est appliquée». Là encore, M. Ménard semble trouver «extrémiste» cette observation, insistant sur le mot «presque» et sur le caractère «nuancé» du rapport Gou.

Quoi qu'il en soit, le VDFR sera autorisé, mais le gouvernement fait sienne la recommandation du rapport voulant qu'il faille l'inscrire dans un effort visant à assurer la sécurité des piétons et des cyclistes. Le ministre promet deux types de mesures, dont les détails seront connus dans un mois: les mesures répressives, qui visent à mettre au pas les délinquants grâce à l'intervention des policiers, et une campagne de sensibilisation sur les règles de prudence aux intersections. «Nous voulons profiter de l'occasion de l'introduction du virage à droite au feu rouge pour changer le comportement des automobilistes et des piétons [...] et aussi des cyclistes», a dit M. Ménard. La conjonction de la répression policière avec les campagnes de publicité a donné de bons résultats en ce qui a trait au port de la ceinture de sécurité et à la conduite sous l'influence de l'alcool, a-t-il fait valoir.

En faisant une projection à partir des projets-pilotes qui ont eu cours au Québec, le rapport Gou avance qu'il pourrait y avoir 162 blessés légers par année sur les 3470 intersections du Québec, à l'exception de Montréal, en raison de l'autorisation du VDFR. «Il faut toutefois comprendre que les résultats de l'étude-pilote indiquent qu'un certain nombre de personnes seront blessées légèrement ou grièvement et possiblement mortellement par l'introduction du VDFR à la grandeur du Québec, comme c'est d'ailleurs le cas dans d'autres juridictions en Amérique du Nord», écrit M. Gou.

En revanche, une étude des coûts-bénéfices contenue dans son rapport montre un bénéfice net important, de l'ordre de 54 millions de dollars par année, imputable aux économies d'essence et de temps. Dans la colonne des coûts, on retrouve celui des panneaux (109 000 $), celui des accidents avec dommages matériels (1,3 million) et celui des accidents avec blessés légers (2,6 millions). C'est au chapitre de l'économie d'énergie que le VDFR est le moins convaincant: «amélioration minime et négligeable», note le rapport. Les conducteurs peuvent réaliser des économies de carburant beaucoup plus importantes en vérifiant chaque semaine la pression des pneus de leur véhicule ou encore en adoptant une technique de conduite pour réduire la consommation d'essence. Enfin, une meilleure coordination des feux, grâce à des «systèmes de transport intelligents», pourrait réduire de 5,7 % la consommation d'énergie des véhicules dans les grandes villes. À titre de comparaison, le VDFR permet de réduire de seulement 0,15 % la consommation d'essence, selon une étude menée à Toronto.

Comme elle a toute latitude pour décider si elle permettra le VDFR sur son territoire, la Ville de Montréal entend procéder à des consultations dans les 27 arrondissements avant de trancher.

Claude Dauphin, responsable du dossier des transports au comité exécutif, mandatera un comité conjoint chargé de mener ces consultations et d'émettre des recommandations afin d'éclairer les élus dans leur décision. Le comité exécutif pourrait donc rendre son verdict d'ici le printemps 2003 mais l'application de cette nouvelle politique, si elle est adoptée, nécessiterait 18 mois supplémentaires.

M. Dauphin exclut déjà certains secteurs de la ville: «Dans le centre-ville de Montréal, c'est évident qu'on ne permettra jamais le virage à droite sur feu rouge. Pour des raisons bien évidentes: il y a actuellement une compétition sur feu vert entre piétons et automobilistes. Imaginez-vous sur feu rouge.» Pour lui, le centre-ville comprend les arrondissements de Ville-Marie et du Plateau Mont-Royal, des secteurs à forte densité de population. Si la Ville conclut qu'elle permet le virage à droite au feu rouge sur l'ensemble du territoire et détermine des exceptions, elle installera des pictogrammes aux intersections où la manoeuvre est interdite.

Avec la collaboration de Jeanne Corriveau