Un projet délirant

Il était heureux, hier, de voir des femmes de partout manifester leur opposition à l'instauration de tribunaux islamiques en Ontario. Cette pression nationale et internationale finira peut-être par avoir raison des lamentables tergiversations du premier ministre Dalton McGuinty.

Dommage que le gouvernement ontarien n'ait pas sa Fatima Houda-Pépin. Une députée en mesure de dire: l'instauration au Canada de tribunaux islamiques ne découle pas de la liberté religieuse, ni de l'égalité entre les communautés culturelles, mais d'une stratégie politique qui vise à isoler la communauté musulmane, à la rendre plus malléable aux mains d'idéologues et à saper notre système de justice.

Cette compréhension des enjeux aura permis à l'Assemblée nationale, en mai, de se prononcer sans équivoque contre l'implantation de tribunaux islamiques au Québec et au Canada. La motion relevait du symbole — d'une part parce qu'ici, contrairement à l'Ontario, le droit familial ne peut relever d'un arbitrage privé, d'autre part parce que l'Assemblée nationale n'a aucun pouvoir sur ce qui se passe dans les autres législations canadiennes. Mais cette déclaration est l'équivalent des manifestations d'hier: un ferme rappel que l'uniformité de la justice et les droits des femmes ont le rang d'intouchables.

Si l'Ontario n'arrive pas à se sortir du guêpier dans lequel l'a plongée le rapport Boyd de décembre dernier, c'est précisément parce qu'elle n'arrive pas à clarifier cet ordre de priorités. Plusieurs raisons expliquent la situation.

Le poids de la loi, d'abord: dans la foulée d'un mouvement généralisé visant à rendre la justice plus accessible, l'Ontario a adopté en 1991 une loi sur l'arbitrage qui visait principalement à régler, de manière plus souple, des différends commerciaux. De plus en plus, la loi servit aussi en droit de la famille, avec des arbitres civils mais parfois issus de milieux religieux. D'où l'idée de militants islamistes de tirer profit de cette pratique pour créer un tribunal de la charia.

Techniquement, la loi ontarienne ne peut pas bloquer cette revendication, à moins qu'elle ne retire du champ de l'arbitrage toutes les causes familiales pour les renvoyer devant les cours régulières. Cela implique des coûts — une perspective qui ne sourit à aucun politicien (curieusement, le système québécois de la médiation familiale, où les décisions ne lient pas les parties, est mal perçu dans les cercles juridiques ontariens et n'est donc pas envisagé).

Pourquoi alors ne pas empêcher seulement les arbitrages religieux? Parce qu'ils ne sont pas discriminatoires, a fait valoir le rapport Boyd en s'appuyant sur des expériences marginales — chez les juifs ultra-orthodoxes, l'Armée du salut ou des groupes évangéliques! Comment dès lors, sur le plan des principes, interdire à l'un ce que d'autres pratiquent? Mais en prenant en compte le contexte politique et les craintes des musulmanes! Marion Boyd, pourtant féministe affichée, a plutôt préféré se réfugier derrière une fumeuse conception du multiculturalisme, chère à l'intelligentsia torontoise mais déconnectée de la réalité.

Certes, Mme Boyd propose de baliser l'arbitrage religieux, mais ces nouvelles normes seront facilement contournables. Surtout, aucune balise n'arrivera à contrer ce puissant message: la charia, qui s'appuie sur l'inéquité entre les hommes et les femmes, a sa place — avalisée par un gouvernement — en Occident. Ce seul énoncé en témoigne: c'est là un projet délirant. Qu'un premier ministre ne l'ait pas encore compris est encore plus inquiétant.

jboileau@ledevoir.ca
1 commentaire
  • Bruno Déry - Inscrit 10 septembre 2005 13 h 45

    Non à la charia nationale!

    Non à la charia nationale!

    Jeudi le 26 mai dernier, la motion suivante a été présentée et adoptée à l'unanimité par les membres de l'Assemblée nationale :

    «Que l'Assemblée nationale du Québec s'oppose à l'implantation des tribunaux dits islamiques au Québec et au Canada.»

    Bien que les objectifs des membres de l'Assemblée nationale soient forts louables, ce message sera-t-il perçu selon ses objectifs, dont certains spécifiques à notre culture; ou ce message sera-t-il reçu comme un rejet spécifique de l'islamisme? La réponse semble évidente pour nous québécois, mais l'est-elle pour ceux de culture islamique, ceux que l'on cherche à convaincre de partager nos idéaux?

    Au Québec, la religion catholique, en autre, possède des tribunaux entièrement indépendants de l'État, et vis versa, en ce qui a trait au mariage. Cette façon de faire est largement acceptée, car elle est respectueuse des droits et libertés de tous, entre autre par le respect de l'autorité de l'État qui est responsable d'offrir une protection des droits fondamentaux, des droits inaliénables de chaque personne. La « charia catholique » existe au Québec, mais elle est respectueuse de nos idéaux; sans doute parce que c'est l'Église catholique qui a inspirés en grande partie nos idéaux.

    En visant directement les tribunaux islamiques avec une motion unanime et forte, envoie-t-on un message de juste séparation entre l'État et les Églises, et de respect des droits et libertés individuels; ou envoie-t-on un message de rejet tout court? La compréhension même de la laïcité au Québec ne fait pas l'unanimité au sein d'une nation qui se dit tricotée serrée, qui se dit distincte. Comment un tel message sera donc perçu par des gens qui ne partagent pas en profondeur la culture québécoise? Faut-il rappeler que cette motion, ce message, s'adresse en premier lieu à des gens que l'on cherche à intégrer à notre culture, donc des gens qui ne partagent pas notre culture et surtout pas ses subtilités?

    En envoyant un message de rejet et de refus total, encourageons-nous la clandestinité des musulmans? Il est fort possible d'être marié religieusement sans être marié civilement. Avec la motion de rejet de l'Assemblée nationale, il ne sera pas trop difficile de trouver un imam pour pratiquer un tel mariage clandestin. De plus, il est facile de vivre comme des gens mariés et ce en toute clandestinité. Si de nombreux couples musulmans n'opteront pas pour cette façon de faire, est-ce que ceux-ci sont les personnes que l'État cherche à protégé avec ses tribunaux? Ceux qui opteront librement, ou de force, pour la clandestinité, seront-ils mieux protégés par l'État après une telle motion de refus total? Les femmes musulmanes devront-elle choisir entre un époux musulman et l'État? Devant un tel choix, je crois que le choix d'un nombre significatif de femmes sera celui du replis sur soi, sur sa religion, sur sa culture fortement encré en soi comme l'es la notre en nous.

    Fermerons-nous nos portes aux musulmans? Certains hommes musulmans fermeront-il, en conséquence, la porte de leur logis, la porte de la prison de leur femme? Par la conséquence de nos actes irréfléchis et égocentriques, enfermerons-nous les femmes musulmanes dans une prison encore plus sombre? Avec cette motion de l'Assemblée nationale, sert-on les intérêts des plus faibles, ou sert-on notre bien paraître démagogique?

    Voici un exemple de motion valable invitante, motion qui nous permet de nous affirmer culturellement :

    Au Québec, nous croyons à une juste et sage séparation de l'État et des religions; une séparation coopérative dans un environnement ouvert à la participation de tous pour le plus grand bien de tous. Les citoyens du Québec n'ont pas à choisir entre l'État et leur religion, car les deux de s'excluent pas. L'État québécois a la responsabilité de protéger les droits et libertés inaliénables des personnes. Aucun tribunal ne peut avoir préséance sur les tribunaux de l'État, car ceux-ci sont les défenseurs irrévocables des droits et libertés de chaque personne.

    On veut votre bien et nous l'aurons. Les gens de bonne volonté ne font pas toujours le bien. Ceci est particulièrement vrai lors d'une motion irréfléchie, publique, unanime, autoritaire, et aux apparences de totalitarisme démagogique. Les membres de l'Assemblée nationale semblent prendre l'habitude de prononcer des condamnations publiques et sans appel envers leurs concitoyens. Espérons que le totalitarisme démagogique ne deviendra pas un élément de notre culture, de notre nation distincte!

    Non à la charia démagogique de l'Assemblée nationale! Oui à la primauté des droits fondamentaux, et non à l'exclusion forcée ou volontaire!