Revue de presse - L'Alberta, c'est les États-Unis

D'où vient le caractère distinct de l'Alberta? Ses opinions très «red State», bref «bushiennes»: pro-armes à feu, anti-mariage gai, pro-guerre en Irak, radicalement individualiste, méfiance envers l'État, etc.? «L'est du Canada a été fondé par trois peuples vaincus: les Français, les loyalistes et les Écossais, ces derniers ayant été chassés de chez eux pour faire place à des moutons... », me disait la semaine dernière Link Byfield, un des quatre sénateurs «élus» albertains (Paul Martin refuse de les nommer à la Chambre haute). En revanche, les individus qui ont peuplé l'Alberta au siècle dernier étaient des immigrants «en quête d'occasions». Et cela, affirme-t-il, «a toutes sortes de conséquences encore de nos jours dans le rapport que vous et nous avons à l'État».

C'est là une interprétation. Il y en a d'autres. Dans le Winnipeg Free Press, hier, Frances Russell se penchait de manière très intéressante sur la question. Selon elle, l'Alberta a de «profondes racines américaines qui ont été magnifiées par des générations de dirigeants». Et de ce mythe découle une attitude «victimaire», qui veut que l'Ouest soit négligé et méprisé par le Canada central.

C'est l'idée de «l'aliénation». Elle ne fait pas l'unanimité parmi les experts. Russell cite Keith Brownsey, politologue du Mount Royal College. C'est selon lui un outil «pour l'extrême droite cherchant à dévier le débat et à occulter les enjeux plus importants». Brownsey remet en question un des «griefs fondamentaux» des Albertains à l'endroit de «l'Est», soit qu'au début de l'exploitation pétrolière, l'Ontario et le Québec aient refusé de lui octroyer tout financement.

«En réalité, c'est Ernest Manning, premier ministre d'alors [pendant 25 ans], qui écarta toute sorte d'investissement canadien, trop plein de "socialistes" à son goût. Il invita plutôt quatre grandes multinationales américaines» à investir chez lui, sans conditions: elles n'avaient à promettre ni l'embauche d'Albertains ni l'octroi de contrat à des sous-traitants de la province.

La chroniqueuse Russell, du Free Press, citait aussi un professeur de Regina, James M. Pitsula, qui prétend que, dans les années 1920, les Albertains d'origine étasunienne étaient deux fois plus nombreux que ceux d'extraction britannique. En Saskatchewan, les groupes les plus nombreux provenaient d'Allemagne ou de pays scandinaves.

Autre personnage déterminant dans le caractère américain de l'Alberta: Henry Wise Wood, né au Missouri en 1860 d'un père sudiste. Président des Fermiers unis de l'Alberta de 1916 à 1931, il refusa de devenir premier ministre de la province et développa une critique virulente de la démocratie parlementaire à la britannique. Il préférait la démocratie de type populiste, IRR (initiative, referendum, recall), comme celle que le Parti progressiste favorisait aux États-Unis depuis les années 1910. Projet ramené au devant de la scène au début des années 90 par le fils d'Ernest Manning, Preston, chef du Reform Party. L'autre composante de l'esprit albertain, «une confiance quasi religieuse dans le marché», a aussi été instillée par Manning. Il y a donc des raisons culturelles, en plus des financières, qui motivent les autonomistes de l'Ouest.

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Vous voulez vraiment revenir sur la polémique délirante au sujet de la nouvelle gouverneure génrale Michaëlle Jean? Bon d'accord. Puisque vous insistez. Heureusement, il y a certaines opinions qui ressortent du lot.

Rick Salutin, hier, dans le Globe and Mail, se disait déçu du communiqué de presse de Mme Jean. Pas assez canadien à son goût? Non non, ce chroniqueur du Globe, expert en surprises, a mieux à dire. Il reproche principalement un mot à Mme Jean: «unequivocally», c'est-à-dire «sans équivoque». Salutin dit aimer «une certaine dose d'ambiguïté, de complexité et d'incertitude» dans l'expression d'une opinion politique. «J'ai un préjugé favorable pour toute prise de position qui commence par "il est difficile de dire... " ou "ça dépend".» Après tout, Lénine, lorsqu'il a pris le pouvoir en Russie, a décidé «qu'un peu de capitalisme était acceptable». Et Churchill, qui a tenté pendant des décennies «d'étrangler le bolchévisme», a fait alliance avec Staline, car «il était prêt à faire front avec le diable pour vaincre Hitler». Et Salutin d'y aller d'une confidence sur ses propres ambivalences: «Moi, parfois, je sens qu'un Québec souverain en bons termes avec le reste du Canada serait pour nous tous préférable à l'étreinte haineuse dans laquelle nous sommes prisonniers. À d'autres moments, je crois plus simplement qu'ils devraient déguerpir.» Par exemple, Salutin, résolument de la gauche canadienne, en a encore gros sur le coeur contre Jacques Parizeau, qui a décidé d'appuyer le libre-échange.

L'ambiguïté, toutefois, n'est pas l'apanage de tous dans le ROC. Salutin donne l'exemple du très carré Andrew Coyne, du National Post, qui se demandait cette semaine si «Michaëlle Jean croyait au Canada». Réplique du chroniqueur du Globe: «Depuis quand le Canada est-il une religion?» Bonne question! Le nationalisme a ceci de détestable qu'il nous intime souvent d'adhérer de manière pré-rationnelle à un pays. Comme si ce n'était pas un contrat, un «plébiscite de tous les jours», selon le mot de Renan. Bref, Salutin ne croit pas en un Canada qu'il faudrait suivre «right or wrong», un Canada aux prétendues «valeurs éternelles, comme l'unité nationale ou même le système de santé universel». Mais plutôt à un Canada telle une «aventure commune, dans laquelle ces gens différents discutent de manière démocratique afin d'accommoder leurs besoins et leurs idéaux divers».

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Brèves «on the ROC»

Michaëlle, encore. (Je l'appelle par son petit nom, comme nous y contraignait le titre de l'émission qu'elle animait jusqu'à récemment. Passe encore les patronymes comme titre d'émission. Mais les prénoms... )
- Dans le National Post d'hier, David Asper, en faveur de la nomination de l'ancienne animatrice: «Son mari et elle ont déjà considéré l'option de l'indépendance comme un objectif pour le Québec? Et alors?» Puis il se questionnait: «A-t-on interrogé Stephen Harper pour savoir s'il a déjà adhéré au plan de séparation de l'Ouest? [...] On devrait pourtant avoir tiré la leçon de cette phrase: "Avez-vous déjà été membre ou êtes-vous actuellement membre du Parti communiste?» (phrase de McCarthy, chasseur de sorcières).
- La CBC est en lock-out. Il faut adopter une programmation d'urgence, disait à la blague hier Stephen Lautens dans le Calgary Sun. Il suggère qu'à 9h, quotidiennement, il y ait une «conversation de café» avec la nouvelle gouverneure générale. «Cette dernière retournerait à ses racines, à la télé de la CBC, pour donner un coup de pouce en ces temps de crise. Il s'agirait d'une tribune libre. Alors appelez en grand nombre et abordez tous les sujets que vous voulez. Sauf le séparatisme. On remet l'ordre du Canada aux trois premiers qui téléphonent.»

arobitaille@sympatico.ca