Montréal, à la recherche des eaux perdues

Au moment où l'eau de Montréal, après des décennies d'abandon et d'oubli, est prise d'assaut par une coalition d'entrepreneurs — mélange huileux d'affaires publiques arrosé d'essence artistique fournie par une transnationale du spectacle —, il me semble urgent de donner une perspective autre — civile, politique ainsi que poétique — aux problèmes, aux désirs, aux attentes réels de la communauté «urbaine» de notre ville en ce qui concerne «ses loisirs». C'est une perspective éthique du même genre que celle qui anime la lutte pour le développement durable, la justice sociale et la recherche du beau, à l'opposé de la logique de la manipulation hypocrite des citoyens et du profit acharné qui étrangle la planète.

Qui vit à Montréal sait qu'il vit sur une île, au milieu des eaux, mais il ne s'en aperçoit pas. Autrement dit, l'insularité est pour les Montréalais une notion et non pas une expérience vécue. La vie urbaine à Montréal n'est pas marquée par la présence de l'eau. À moins de vivre au bord du Saint-Laurent, pour voir l'eau courir il faut partir en voyage.

Il nous arrive ainsi de découvrir l'eau quand nous nous rendons, une fois ou deux par an, au bout du Vieux-Montréal, ou que nous organisons une excursion sur le bord du canal de Lachine, ou bien que nous quittons l'île et empruntons un pont: alors nous découvrons, dans le bref moment de notre traversée motorisée, toujours avec une surprise accompagnée d'émotion, le grand courant du Saint-Laurent, immense, insaisissable.

Pourquoi l'expérience de l'eau nous a-t-elle été rendue si difficile?

La vraie nature de Montréal

Parmi les choses qui ont été cachées ou maltraitées à Montréal, ville d'une grande puissance malgré cela, il y a l'eau et la montagne. Au bord de l'eau et sur la montagne est né le village indien et le long du fleuve a pris forme celui des Européens. L'eau et la montagne ont donc été les deux éléments fondateurs de Montréal: un grand fleuve et une montagne magique, un volcan éteint.

L'oeuvre de suppression des eaux a commencé, en grand style, au XIXe siècle, quand les dizaines de rivières, ruisseaux et lacs qui se trouvaient sur l'île de Montréal ont progressivement été recouverts, enfouis, et le Saint-Laurent accaparé par le commerce.

Même le canal de Lachine, aujourd'hui transformé en marina, vit le jour pour des raisons industrielles et commerciales en 1824. Depuis lors, le fleuve n'a fait que s'éloigner des citadins et des citoyens. Le récent aménagement du Vieux-Port et surtout, maintenant, le casino sur la marina, sont la tentative de créer un lieu de divertissement (et d'exploitation très peu civique...), une intervention effrontée, où l'eau et l'art sont à peine un prétexte. Nous sommes loin du rêve auquel nous invitent les promoteurs. À moins qu'il ne s'agisse de leur propre rêve personnel...

Un Amsterdam refoulé

Montréal est une ville d'eau, du moins elle l'était. Sinon Venise, presque Amsterdam. Un Amsterdam refoulé. De la nature aquatique de notre ville, personne ne nous a vraiment parlé. Jeunes ou moins jeunes, les Montréalais ne savent rien de ce passé: pas d'histoire d'eau! L'histoire de l'eau est absente des écoles, les historiens sont amnésiques, les géographes réticents, les écrivains distraits, les guides touristiques sans notices. Les eaux ont été lentement éliminées dans l'indifférence collective et une fois enfouies, cimentées, personne n'en a plus parlé: un vrai cas d'omertà!

La ville grandit et, au tournant du XXe siècle, le tramway et l'automobile décrètent la définitive disparition de tout cours d'eau. Dans le Montréal moderne, il ne reste plus aucune trace d'eau, même les fontaines, dont la construction a été peut-être découragée par nos six mois de glace, sont rarissimes. Aujourd'hui encore on les compte sur le bout des doigts!

Que signifie cet acharnement? Qu'est-ce, au juste, que ce refus global de l'eau? Essayer de répondre à ces questions n'est pas simple et ici je ne peux qu'esquisser des tentatives d'explication. Avant même d'entreprendre toute recherche, nous percevons que les raisons de ce fait sont multiples, complexes, obscures même.

Certes, la révolution industrielle et l'essor capitaliste sont les premiers responsables de la disparition des eaux qui ont été ou utilisées à des fins purement utilitaires ou bien éliminées sans souci. C'est comme ça que sont disparues les rivières Saint-Pierre, Prud'homme, des Roches, la Petite Rivière; les ruisseaux Saint-Martin, Rambaut, Migeon, Alavoine et les dizaines d'autres cours d'eau et lacs comme le Petit Lac Saint-Pierre, qui n'ont pas résisté au processus d'occupation du territoire.

Mais à côté de la poussée du «progrès», il y a eu aussi des motivations profondes, inconscientes qui ont porté la société à liquider l'eau. L'exigence pressante «de faire ville», d'urbaniser à tout prix, ressentie par une population assiégée par une nature omniprésente, désireuse d'éliminer toute trace de la nature sauvage, a joué peut-être un rôle dans la disparition des eaux. Et puis, les plans d'eaux, les cours d'eaux, si distrayants, capables d'incliner au rêve, au plaisir, à un hédonisme pas très catholique, possédaient justement tout pour déplaire au pouvoir ecclésiastique qui ne s'est jamais porté à leur défense.

Une île uniformisée

À Montréal, l'eau était partout: l'île formait un très riche bassin hydrographique, avec le mont Royal comme principal pourvoyeur et des dizaines d'autres sources mineures qui alimentaient quantité de cours d'eau et des lacs maintenant enfouis ou asséchés. Pendant des millénaires, les peuples autochtones ont habité cette île telle qu'elle était. Ils l'ont possédée sans la défigurer, en demeurant des habitants, des hôtes, non des maîtres.

Les colons, au contraire, ont dû en prendre possession selon les canons occidentaux en appliquant leurs droits et mesures. L'île, fragmentée par un réseau de rivières et de lacs, n'était pas facilement «arpentable», il a donc fallu l'uniformiser pour mieux la quantifier et tout ce qui s'opposait à cette tâche civilisatrice a dû être éliminé.

Au bout de trois siècles et demi, seul le mont Royal a résisté: coupé par une autoroute, assiégé par le bâti, il s'est sauvé. Il y a quelques années, le projet de développeurs visant à le paver et à le doter de tous les équipements et services d'une aire touristique a été repoussé et le mont Royal est finalement devenu lieu protégé.

Si c'est au début du XIXe siècle que la transformation du territoire s'accélère, dans le Vieux-Montréal — le centre-ville de l'époque —, il y avait toutefois encore nombre de ponts sur plusieurs cours d'eau, qu'on traversait à pied et en carrosse. Aujourd'hui, rien ne reste de tout cela, même pas le souvenir.

Pourtant, sous les pavés, il y a le sable et sous le sable, l'eau qui continue de couler. Il faut la faire revivre, la réinsérer dans le paysage urbain en commençant tout simplement par l'imaginaire: en se figurant un canal aux eaux vives traversant la ville de l'ouest à l'est ou du nord au sud, ainsi qu'un réseau de fontaines dont la vision et le son stimulent l'imagination et les rêves des citadins. Reprendre plaisir à l'eau que nous avons oubliée, pour lui redonner la force du mythe. De l'eau urbaine, coulant entre les maisons, non pas un canal vert, périphérique, espèce de parc pour les week-ends et les jeux de hasard.

Après deux siècles pendant lesquels elle a été utilisée, polluée et bannie de la cité, l'eau doit y revenir et reprendre sa valeur primaire et primordiale. Il s'agit d'une récupération légitime du passé historique de Montréal: le futur a du sens seulement si ses liens au passé ne sont pas coupés, si ce saut en avant s'avère en effet à l'égal d'un retour aux origines.