L'entrevue - Une pédagogie bicéphale

Louise Bertrand, directrice générale de la Télé-université et artisane de l’alliance controversée avec l’UQAM. «Le fait, dit Mme Bertrand, d’avoir accès tant à la formation en ligne qu’aux trois heures consécutives assis dans une salle
Photo: Pascal Ratthé Louise Bertrand, directrice générale de la Télé-université et artisane de l’alliance controversée avec l’UQAM. «Le fait, dit Mme Bertrand, d’avoir accès tant à la formation en ligne qu’aux trois heures consécutives assis dans une salle

Lorsque Louise Bertrand a fait le choix de la Télé-université, il y a 20 ans maintenant, son entourage n'a manifesté aucun débordement d'enthousiasme. La Télé-quoi? lui demandait-on, sourcils froncés, incapable de percevoir l'université de l'avenir dans cet établissement spécialiste de la formation à distance.

«Les gens me demandaient: "Mais pourquoi tu t'en vas travailler là?"», raconte aujourd'hui Mme Bertrand, qui dirige la Télé-université (TELUQ) depuis septembre 2003, après y avoir oeuvré d'abord comme professeure en management, puis comme directrice de l'enseignement et de la recherche.

«Ce n'était pas tellement à la mode à l'époque, mais je pense que, nous, on voyait qu'on pouvait en faire quelque chose d'assez révolutionnaire. La Télé-université, ce n'était pas le poste 39 ou 42 sur le câble. C'était la possibilité de défricher des terres inconnues, avec une équipe serrée, dynamique. Ça explique beaucoup de mon profond attachement à la Télé-université.»

Visionnaire, la TELUQ? Les bouleversements récents survenus dans l'univers des technologies de l'information ont forcé les établissements d'enseignement à choisir un nouveau rythme de croisière, estime Mme Bertrand, qui croit que ce bouillonnement «a lui-même produit des avancées accélérées de la connaissance et a contribué à des changements dans les institutions d'enseignement qu'on ne saurait sous-estimer».

Avec l'arrivée massive d'Internet dans les moeurs contemporaines, la TELUQ ne fait plus l'effet d'une drôle de créature échouée par accident sur les rives universitaires. «Plus besoin maintenant d'expliquer en long et en large le concept de formation à distance. L'arrivée des technologies de l'information a donné un immense coup de pouce à des établissements comme le nôtre: nous sommes passés de phénomène étrange à université tendance.»

Mais quand même, pour les néophytes, traçons le b.a.-ba de la TELUQ: elle a été créée en 1972, aurait le statut de «seule université francophone en Amérique du Nord à offrir de la formation exclusivement à distance» et accueille sous son vaste toit virtuel quelque 18 000 étudiants par année.

Conçue pour répondre aux besoins particuliers de ceux qui ne peuvent fréquenter l'université sur une base régulière, la TELUQ offre des cours de premier et de second cycles dans un large spectre disciplinaire. Divers supports sont offerts aux étudiants, qui peuvent commencer leurs cours en tout temps et terminer quand ça leur chante.

La TELUQ s'apprête toutefois à prendre un tout nouvel envol en raison de son rattachement à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), une autre des constituantes du réseau de l'Université du Québec. Après avoir été l'objet de débats parfois douloureux, ce mariage des genres a été approuvé de manière officielle par le Conseil des ministres le 18 mai dernier, sous le coup de baguette du ministre de l'Éducation, Jean-Marc Fournier.

Sur le campus et à distance

L'UQAM n'a pas caché son intérêt pour cette alliance, qui ajoute à son bassin d'étudiants — ensemble, les deux entités font de l'UQAM «la plus grande université bimodale du monde francophone» — et lui procure une plate-forme virtuelle indispensable pour étirer ses tentacules sur d'autres continents.

La Télé-université ne perd pas au change, assure Mme Bertrand, qui, avec le recteur de l'UQAM, Roch Denis, vante désormais les mérites de l'université «bimodale, entièrement à distance et entièrement sur le campus».

«Cette formation hybride, c'est le coeur de notre projet», explique Mme Bertrand, qui a soutenu l'union dès ses premières heures, portant le fardeau d'une guerre de tranchées et d'une chicane de village, Québec craignant de perdre son siège social au profit de Montréal. «Le fait d'avoir accès tant à la formation en ligne qu'aux trois heures consécutives assis dans une salle de cours, pour un étudiant d'aujourd'hui, je crois que c'est une richesse porteuse.»

Mode d'action futuriste combiné à la sécurité de la tradition universitaire, cette formation à deux têtes «permettra l'utilisation de la richesse de l'enseignement à distance pour les étudiants du campus et offrira aux étudiants à distance le choix de rencontres en face-à-face et la possibilité de socialisation», avance Mme Bertrand.

La contamination positive

Au premier jour du rattachement légal des deux universités — l'UQAM englobera désormais la TELUQ, qui perd ses lettres patentes au profit de la métropolitaine —, les banques de cours demeureront mais les professeurs qui le souhaitent seront invités à combiner les deux modes, au gré des besoins des étudiants. La Télé-université deviendra une composante distincte de l'UQAM, qui en administrera toutefois le budget.

Une formule gagnante, vantait le recteur Roch Denis devant la Commission de l'éducation le 1er février dernier. «C'est, comment dirais-je, la contamination positive des deux pôles qui marche et qui va marcher, affirmait-il alors. C'est une action de coopération, de concertation universitaire, pas un petit partenariat ici puis un petit partenariat là; c'est une action résolue de convergence, de mise en commun de nos atouts spécifiques.»

Dans un monde universitaire marqué par la concurrence entre les établissements, cette poignée de main a étonné, au point que plusieurs ont songé que la TELUQ perdrait beaucoup à vendre ainsi son âme. «Il y a eu des craintes, beaucoup de craintes, et la puissance de l'UQAM a fait croire à plusieurs qu'on allait disparaître», reconnaît Mme Bertrand, qui a été au coeur d'une joute personnelle avec l'ancienne directrice générale de l'établissement ayant pour objet de combattre le rattachement à l'UQAM. «Mais il faut regarder au-delà de nous-mêmes pour avancer.»