Scandale des commandites - Jean-Daniel Lafond critiquait Paul Martin

Paul Martin «a sacrifié pas mal de monde» dans l'affaire des commandites. Le premier ministre a notamment «sacrifié M. [Jean] Pelletier sur l'autel de la morale».

C'est ce qu'affirmait Jean-Daniel Lafond, le mari de la gouverneure générale désignée Michaëlle Jean, le 4 mars 2004, sur la Première Chaîne de Radio-Canada. Celui dont les accointances indépendantistes et felquistes ont créé une polémique d'un océan à l'autre, la semaine passée, participait alors à un «duo philosophique» dans le cadre de l'émission Indicatif présent. Au moment de l'émission, Paul Martin, qui a nommé Mme Jean gouverneure générale récemment, était alors premier ministre depuis janvier. Début février, la vérificatrice générale, Sheila Fraser, avait déposé sa bombe, le rapport sur les commandites. Début mars, Martin avait congédié Jean Pelletier, alors PDG de Via Rail.

L'ancien chef de cabinet de Jean Chrétien avait tenu des propos désobligeants sur l'athlète Myriam Bédard dans la foulée des enquêtes sur les commandites.

Le thème de la discussion à laquelle participait M. Lafond était «Moralité et politiciens». Marie-France Bazzo l'animait et l'anthropologue Serge Bouchard complétait le duo de philosophes.

M. Lafond, bientôt «prince consort», y défendait une thèse selon laquelle morale et la politique sont inconciliables, et que ceux qui prétendent les concilier «sont un peu suspects». À ses yeux, «la politique est l'art de prendre le pouvoir, de l'exercer et le conserver, point». Selon ce qu'il disait à l'époque, il y a deux types de politiciens: ceux qui sont «sont clairement véreux» et les autres, ceux qui utilisent «la morale pour asseoir leur propre course au succès».

On ignore, aux yeux de M. Lafond, à laquelle de ces catégories Paul Martin appartient. Il soutient toutefois que, de nos jours, les politiciens ont tendance à utiliser le pouvoir judiciaire comme un autel où ils sacrifient certains de leur collègues pour faire croire au peuple qu'ils sont du côté de la morale. Aujourd'hui, «la pratique démocratique est en train de s'affaisser. Tout simplement. Et comme elle s'affaisse, elle est remise dans les mains du judiciaire». M. Lafond donne alors quelques exemples: «Que ce soit l'affaire Juppé, qu'on a sacrifié sur l'autel de la morale vue par les politiciens. Récemment, M. Martin a sacrifié pas mal de monde. Il a sacrifié M. Pelletier sur l'autel de la morale aussi.»

Pressentant la création de la commission Gomery, qu'il ne voyait pas d'un bon oeil, M. Lafond déclare: «On va faire un méga, méga, méga tribunal... [...] Il faut se méfier de cela. Sinon, on sera comme dans n'importe quelle société: on instrumentalise [...] le judiciaire pour se faire des mains blanches. La morale dans ces cas-là, elle n'a pas de main du tout. Il y a un travail d'éducation à faire, au niveau des médias, au niveau de l'école. Le politicien, qu'il nous fasse pas le [coup du] père la vertu. Qu'il s'éduque lui-même.»

Haïti

Le phénomène dont parle M. Lafond se constaterait aussi sur le plan international, affirmait-il en illustrant sa thèse par le cas d'Haïti, pays d'origine de sa conjointe. En mars 2004, en Haïti, le premier ministre d'alors, Yvon Neptune, avait décrété l'état d'urgence. Ce dernier était un proche de l'ex-président Jean-Bertrand Aristide, chassé d'Haïti le 29 février précédent. «On voit [les Américains et les Français] qui ont mis en place un pouvoir en Haïti et qui sacrifient aujourd'hui le pouvoir sur l'autel de la morale, [...] ce qui est une absurdité. On sait très bien qu'Aristide n'incarnait pas une morale. Il incarnait une proposition politique qui a été un échec magistral [lequel rejaillit] sur ceux qui ont assuré cette mise en place.» Or, selon M. Lafond, «ces deux pays-là» étaient «en train de se refaire une morale politique internationale», alors qu'ils sont «loin de la pureté. Ils sont en train d'exercer là encore un pouvoir néocolonial».

La seule morale: «Ne pas se faire prendre»

Plus globalement, M. Lafond constatait une «perte du sens moral dans nos sociétés». À ses yeux, elles sont affligées d'une «absence d'éducation morale» qu'illustrait bien selon lui l'esprit dans lequel se présentait alors l'affaire des commandites. La seule morale dans cette histoire, semblait être: «Essayez de ne pas vous faire prendre, les gars. [...] si vous passez à travers, si la police ne vous pogne pas, alors c'est bon. On en restera aux apparences. [Dans cette perspective], c'est les idiots qui se font pogner.»

En somme, selon Lafond, «dans l'exercice du pouvoir, il n'y a pas de possibilité d'exercer la morale». Les politiciens, nuance-t-il, peuvent bien sûr «exercer le pouvoir en fonction d'une certaine morale», mais leur premier but est de «se maintenir au pouvoir par tous les moyens. Ça, on le voit. Sans scrupule, pour se maintenir, ils sacrifient, sur l'autel du pouvoir, leurs semblables».

Mi-blagueur, M. Lafond, vers la fin de la discussion, évoque une solution: selon ce qu'avait prescrit le philosophe Platon, il faudrait peut-être se donner des «philosophes-rois». Ce qui s'installera bientôt à Rideau Hall déclara alors: «nous, les philosophes, on n'a pas de boulot. On pourrait en profiter, s'il y avait un peu de place pour la philosophie au pouvoir».
1 commentaire
  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 15 août 2005 11 h 57

    Un «philosophe-roi» comme «prince consort»

    M. Lafond, bientôt «prince consort», a bien sa place à Rideau Hall comme «philosophe-roi». Il devra cependant ne pas y faire de politique, le poste devant être apolitique. Il devra se contenter d'inaugurer les chrysanthèmes, et peut-être préparer en secret un ouvrage sur la nécessité d'abolir le poste de gouverneur général, ce relent de colonialisme qui est un anachronisme pour l'ensemble du Canada, et une insulte constante pour le Québec.

    Raymond Saint-Arnaud, Île d'Orléans
    Le 15 août 2005