La fraîcheur a tenu le gros bout de la raquette

Renversé par la victoire: l’Espagnol Rafael Nadal, tête de série n° 1, s’est montré supérieur à l’Américain Andre Agassi (n° 4) qu’il a battu 6-3, 4-6, 6-2 en finale du tournoi de tennis de Montréal, hier après-midi. À 19 ans, le n°
Photo: Pascal Ratthé Renversé par la victoire: l’Espagnol Rafael Nadal, tête de série n° 1, s’est montré supérieur à l’Américain Andre Agassi (n° 4) qu’il a battu 6-3, 4-6, 6-2 en finale du tournoi de tennis de Montréal, hier après-midi. À 19 ans, le n°

C'en était devenu, en moins de 24 heures, un de ces clichés dont le sport a le secret: pour la finale de la coupe Rogers 2005 de tennis, une affiche de rêve. Nul n'aurait pu imaginer scénario plus percutant. Le choc des générations. Une montagne de jeunesse, de fougue et d'exubérance contre une tonne de force tranquille et d'expérience. L'avenir déjà présent face au passé encore présent. D'un côté l'élève, de l'autre le maître.

Comme l'avait remarqué lui-même la semaine dernière Andre Agassi, qui a annoncé hier qu'il serait de retour à Montréal en 2007, «quand j'ai gagné mon premier tournoi, Rafael Nadal était âgé d'un an...» Et cet affrontement avec la légende, Nadal l'espérait de tout coeur, comme pour bien montrer que personne n'est à son épreuve, comme l'espéraient les 11 437 détenteurs de billets pour la séance d'hier, les organisateurs du tournoi, les journalistes et tous ceux qui aiment ça quand le destin fait des clins d'yeux. Agassi lui-même avait dit raffoler de la perspective.

Et s'il faut dresser un état provisoire de la question, c'est la fraîcheur qui tient le gros bout de la raquette.

Et de façon assez convaincante à part ça. Les légendes passent, et une nouvelle est née.

Dans une bataille méthodique de fond de terrain qui a, disons-le, mis du temps à trouver son éclat en dépit de l'énormité des attentes et de l'enjeu (ou peut-être à cause d'eux), l'Espagnol de 19 ans a brillamment supporté le poids de son statut de première tête de série et a remporté en deux heures et quatre minutes une victoire de 6-3, 4-6 et 6-2 sur le vieux lion. Même si la foule penchait visiblement du côté du vétéran de 35 ans, qui a déjà remporté trois fois les Internationaux du Canada, quoique pratiquement dans une autre vie (1992, 1994 et 1995).

La «bête qui sommeillait» jusqu'à son brusque réveil occasionné par une victoire contre Andy Roddick en coupe Davis en novembre dernier, évoquée il y a quelques jours par Carlos Moya, n'a donc pas fini de rugir.

Et les chiffres qui illustrent sa formidable percée sont proprement ahurissants. Il a commencé l'année 2005 en 51e place du classement mondial ATP et, sept mois et demi plus tard, il occupe le deuxième rang derrière Roger Federer. Il s'agit d'un neuvième championnat de tournoi pour Nadal cette année, ce qui lui permet, avec encore plusieurs semaines au calendrier, d'égaler la marque pour un joueur de moins de 20 ans réalisée en 1983 par le Suédois Mats Wilander. Le dernier à remporter le tournoi canadien sans avoir atteint la vingtaine avait été l'Américain Michael Chang, âgé de 18 ans et cinq mois en 1990.

En plus, si Nadal est réputé pour exceller sur terre battue — 48 victoire et deux défaites cette saison —, on le disait plus hésitant sur surface dure. Or avec sa victoire d'hier, le voici qui présente un rendement de 16-4...

«Je sais que je peux bien jouer sur le dur, mais c'est une victoire très importante», a-t-il commenté après le match. Car voilà une nouvelle raison de lui donner confiance en vue du U.S. Open.

Ce fut donc un match en trois temps.

Au premier set, Nadal n'a montré aucun signe de faiblesse. La stratégie d'Agassi semblait évidente, et peut-être était-ce le seul recours dont il croyait disposer: faire courir le jeunot en distribuant les balles par tout le court. Mais l'Espagnol a refusé de se laisser intimider, il a conservé le contrôle des opérations, il s'est offert un bris de service au quatrième jeu pour faire 3-1 et il a filé sans trop s'inquiéter vers le gain du set.

Une pluie très fine, à peine un crachin, est ensuite venue interrompre l'action pendant 58 minutes. C'est comme ça quand on joue sur surface glissante: l'humidité est une ennemie.

Agassi a d'ailleurs profité du délai pour corriger son plan de match. Au retour, il s'est plutôt mis à attaquer le revers de son adversaire. Désarçonné, Nadal a quand même réussi à tenir son service, et on croyait bien se diriger vers un bris d'égalité lorsque, à 5-4, Agassi a finalement réussi à récolter un bris. Pour nous donner une petite idée du phénomène Rafa, on considérera ici une autre donnée numérique: le service n'est pas censé être le point fort du garçon, mais ce bris était seulement le deuxième qu'il encaissait en 63 occasions dans ce tournoi. Au total, il aura donc maintenu son service 65 fois en 67 tours.

Au moment d'entreprendre la manche décisive, Nadal — il l'a confirmé par la suite — s'est dit bon, il n'y a pas mille moyens de venir à bout d'un joueur de cette trempe, je crois que je vais passer à l'attaque. Et de fait, bris au troisième jeu, re-bris au cinquième, et ça se termine 6-2, et Rafa a achevé de conquérir Montréal, une ville où ses fans se sont multipliées par mille et qu'il a survolée pendant une semaine tant par son jeu mordant et dynamique — et peaufiné psychologiquement, ainsi que le montre son habileté à dicter la cadence du jeu avec des tactiques pas toujours subtiles, et qu'Agassi a dit trouver un peu limites; hier, par exemple, pendant la partie, Nadal a changé deux fois de raquette et une fois de souliers... — que par sa bonne humeur et son enthousiasme et dont il sort maintenant champion et pour sa peine, plus riche de 400 000 $US. Comme il était sorti à Costa do Sauipe, à Acapulco, à Monte Carlo, à Barcelone, à Rome, à Paris, à Bastad, à Stuttgart, alouette.

Mais on laissera le dernier mot à Andre Agassi, qui a tenu à préciser par la suite que s'il entendait revenir à Montréal dans deux ans, «ce pourrait n'être que pour visiter la ville». Au micro, au terme de la finale, il s'est adressé directement à Nadal: «Je suis heureux d'avoir pu jouer contre toi avant que tu ne prennes ta retraite...».

D'ici là, il risque de couler beaucoup d'encre sous les ponts, comme disait le prophète.

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La coupe Rogers 2005 a attiré 172 686 spectateurs, une nouvelle marque. L'ancienne était de 164 000 et quelques, établie l'an dernier. Il est par ailleurs tombé sept milliards et demi de gouttes de pluie, un autre record qui prouve que ceux-ci sont faits pour être battus.

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Enfin, le tournoi en double a été remporté par le tandem du Zimbabwe formé de Wayne Black et Kevin Ullyett, vainqueurs en finale des Israéliens Jonathan Erlich et Andy Ram par 6-7(5), 6-3 et 6-0.

Un jour, si vous êtes sages et ne jouez pas avec votre manger, je vous pondrai une série d'articles sur la puissance historique du tennis en double zimbabwéen.