Libre opinion: Qu'est l'Acadie devenue?

À l'occasion de la première commémoration du Grand Dérangement, le 28 juillet dernier, Le Devoir publiait un article d'un politologue et membre du conseil d'administration de la Fédération acadienne du Québec, M. Stéphan Bujold. Ce dernier souligne d'entrée de jeu que «nombre de Québécoises et de Québécois ignorent toujours ou ne savent pas exactement ce qu'est l'Acadie et qui sont les Acadiens». Il faut apporter quelques précisions avant que l'on soit tenté de déduire trop rapidement que si les Québécois avaient une meilleure connaissance des Acadiens, ils éprouveraient une plus grande sympathie envers eux. Il serait présomptueux d'en tirer a priori une telle conclusion.

S'il y a ignorance d'un côté, il faut aussi observer qu'il y a animosité de l'autre. C'est du moins ce que reconnaît le chroniqueur à L'Acadie nouvelle, Jean-Marie Nadeau, qui, dans son message à l'occasion de la Fête nationale du Québec en juin dernier, exhorte ses compatriotes à cesser la pratique du Québec bashing. Si à Montréal on croit généralement que cette pratique a cours plutôt chez les Canadiens anglais, il faut malheureusement reconnaître qu'elle est largement répandue chez les Acadiens.

Lorsque les Québécois sont informés de ce fait, c'est toujours une réaction de stupéfaction ou d'incrédulité qui se manifeste. Comment des francophones peuvent-ils faire ça?

Par ailleurs, l'actuel lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick, M. Herménégilde Chiasson, déclarait en octobre 2000, alors qu'il n'était encore qu'artiste multidisciplinaire, lors d'un colloque au Collège Glendon en Ontario, que le Québec et l'Acadie devraient peut-être prendre chacun leur propre avenue pour se recroiser peut-être plus loin.

Nous aussi nous avons grandi et nous avons une contribution à faire, si modeste soit-elle, à la francophonie qui nous regroupe à l'échelle planétaire. C'est du reste sur ce plan que s'accumulent les frustrations, dans cette zone grise où le Québec devient notre médiateur arrogant et notre interlocuteur paternaliste. Comme le dit le zen, il vaut peut-être mieux aller avec le courant et développer nos propres avenues et, qui sait, peut-être qu'un jour, un peu plus loin dans la rivière, nos chemins arriveront-ils à se recroiser.

Un éloignement qui s'explique

Comment en sommes-nous arrivés là? Comme le fait M. Bujold, il faut remonter dans l'histoire pour comprendre la réalité d'aujourd'hui et comprendre cet éloignement qui s'est installé entre Québécois et Acadiens.

Effectivement, dans les années 1880, les Acadiens se dotent de «symboles et d'institutions pour asseoir et stimuler leur renaissance nationale», comme le souligne M. Bujold. Toutefois, il faut aussi ajouter que l'adoption de ces symboles s'est faite dans le cadre d'une démarche pour se démarquer par rapport aux «Canayens» de la vallée du Saint-Laurent. Ainsi, on abandonna saint Jean-Baptiste comme saint patron, qui jusqu'alors avait été le patron de tous les colons de la Nouvelle-France, pour adopter Notre-Dame de l'Assomption comme patronne des Acadiens. Cette volonté alors manifestée caractérise encore l'identité acadienne qui tient à garder une distance par rapport à ce qui est québécois.

D'autre part, comme le démontrent plus précisément les études du professeur André Magord de l'Université de Poitiers, les familles vivant en milieu minoritaire adoptent différentes attitudes, allant du repli sur soi à l'assimilation complète, en passant par l'acculturation. Ainsi, les familles qui adoptent une attitude conciliante pour se faire accepter par la majorité développeront de l'agressivité envers les familles qui choisissent, elles, de maintenir leurs activités autonomes et leurs traits culturels. Elles constituent en quelque sorte un rappel constant au premier groupe de son appartenance d'origine, lui nuisant ainsi dans sa tentative de se fondre dans la majorité.

Or, cette dynamique se retrouve clairement entre les Québécois et les Acadiens, et encore davantage entre ceux du sud-est du Nouveau-Brunswick et des régions où ils sont très minoritaires et ceux du nord du Nouveau-Brunswick, situés à proximité de la frontière du Québec. Contrairement à ce que laisse entendre M. Bujold, l'Acadie n'est pas formée d'une société mais plutôt d'une mosaïque sociologique fort complexe.

Enfin, avec la redéfinition du Canada depuis l'ère Trudeau, les Acadiens ont trouvé leur compte beaucoup plus que les Québécois: reconnaissance du bilinguisme, soutien financier à la francophonie minoritaire, Charte des droits et libertés, etc. les éloignant encore davantage des réalités de la politique québécoise.

Les Acadiens croient à tort ou à raison qu'avec l'accession du Québec à la souveraineté, en plus de se faire abandonner, ils perdraient à plus ou moins brève échéance ce que le Canada leur a accordé.

Glissement identitaire

Mais il y a aussi autre chose de beaucoup plus profond. Un glissement identitaire s'est effectué au cours des ans, surtout depuis les années 60 avec l'ère de Louis J. Robichaud. Les principales oeuvres que les Acadiens lui ont attribuées, lors de son décès en janvier dernier, comprennent sa politique des «chances égales pour tous» et la fondation de l'Université de Moncton. Mais il est aussi responsable d'une autre «grande réalisation». Pour réussir ces réformes, il a fait un pari audacieux, celui de créer une nouvelle identité de toute pièce, ni Anglais ni Acadien, mais Néo-Brunswickois bilingue.

Robichaud fera adopter un nouveau drapeau représentant tous les citoyens de sa province. D'ailleurs, ce drapeau sera sur son cercueil lors de son décès, éclipsant ainsi le drapeau acadien. Malgré cela, les Acadiens s'y sont reconnus et se considèrent indistinctement Acadiens, Néo-Brunswickois et Canadiens.

Ils s'identifient au Canada des 35 dernières années encore davantage que les Albertains ou les Terre-Neuviens. Par exemple, il ne leur viendrait jamais à l'idée d'enlever les drapeaux du Canada de leurs mâts en signe de protestation contre le gouvernement fédéral comme l'a fait le premier ministre de Terre-Neuve en décembre dernier. Ils sont même plus Canadiens que tous ces hommes d'affaires canadian qui se bousculent pour profiter à qui mieux mieux des bénéfices que génère l'intégration de l'économie canadienne à l'économie américaine.

Alliances politiques

Le rapprochement entre Acadiens et Québécois pourra s'effectuer mais il devra se faire par le biais du politique. C'est-à-dire par l'évolution du projet autonomiste acadien au Nouveau-Brunswick qui permettra à l'Acadie et au Québec d'établir des alliances circonstancielles pour le développement de sociétés francophones au nord de ce continent.

C'est l'Acadie du Nouveau-Brunswick qui constitue l'Acadie réelle, contrairement à cette Grande Acadie mythique mise de l'avant par certains organismes acadiens qui, eux, préfèrent mettre l'accent sur l'Acadie généalogique et culturelle. Ils ne réalisent pas qu'en faisant ainsi, ils empêchent la construction d'une Acadie politique.

Mais l'élite acadienne ne veut rien entendre de cette «utopie». Contrairement à ses ancêtres qui sont demeurés neutres en 1755 dans le conflit opposant la France à l'Angleterre, et qui ont dû payer le prix de cette neutralité, l'élite acadienne n'est pas neutre. Elle met tous ses oeufs dans le même panier: celui du gouvernement fédéral. Elle adhère à la vision tronquée de l'Acadie formulée par Patrimoine Canada, qui en fait une minorité ethnique soutenue financièrement pour «célébrer sa vitalité culturelle», et s'oppose de toutes ses forces à l'accession du Québec à sa pleine souveraineté politique.

Quant à l'éditorial de Mme Josée Boileau qui porte également sur l'Acadie, dans la même édition, l'interprétation qu'elle fait de la lutte des Acadiens de Caraquet pour conserver leur hôpital est tout à fait juste. Il s'agit bien d'une lutte pour faire reconnaître le droit des minorités francophones d'avoir accès à des soins de santé dans leur langue. Reste à la Société nationale de l'Acadie, «cette institution [qui] sert de plate-forme pour la promotion et la défense de l'identité acadienne», comme le formule M. Bujold, à s'en rendre compte.

L'Acadie résiste, comme l'écrit fort judicieusement Mme Boileau, mais justement, ne serait-ce pas plutôt sa résistance politique qui témoigne de sa vitalité?

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La chronique du ROC, d'Antoine Robitaille, fait relâche cette semaine. Elle sera de retour samedi prochain.