Dix utopies qui ont forgé le Québec - Éva Circé-Côté, l'oubliée de la lutte pour l'égalité

Le Québec se souvient, mais sa mémoire, comme toutes les mémoires, est sélective. Qui se souvient de la première bibliothécaire de la première bibliothèque publique de Montréal, la Bibliothèque technique de 1903? De la féministe qui réclamait l'égalité des sexes? De la libre-penseuse qui a eu l'audace de faire incinérer son mari en 1909? De l'éducatrice qui toute sa vie a lutté pour l'instruction gratuite et obligatoire? De celle qui dès 1911 voulait remplacer la fête de la Saint-Jean-Baptiste par celle des Patriotes? De la journaliste visionnaire qui, dans pas moins de 1500 chroniques, a voulu, comme elle le dit elle-même, «faire de [ma] plume un outil de délivrance» pour les plus dépourvus de la société? D'Éva Circé-Côté, qui vécut de 1871 à 1949.

Son écriture devait servir à promouvoir une société juste et à extirper les préjugés de race, de sexe et de religion. Son utopie était réalisable, croyait-elle, pour peu que les Canadiens français, comme on appelait alors les Québécois, aient accès à l'éducation et aux livres.

Libre-penseuse

En 1900, quand elle commence à écrire, bien des auteurs, hommes et femmes, se dissimulaient derrière un pseudonyme. Les essais et les poèmes qu'elle signe Colombine ou Musette lui valent les éloges de la critique.

En 1905, elle épouse le docteur Pierre-Salomon Côté, celui qu'on allait surnommer le médecin des pauvres, et tous deux fréquentent les milieux avancés de Montréal: les francs-maçons et les plus progressistes des libéraux. Son mari décède en décembre 1909, la laissant avec une petite fille. Fidèle à ses dernières volontés, elle le fait incinérer au cimetière Mont-Royal. Scandale! Les journaux catholiques ne reculeront devant aucune épithète pour la vilipender.

Quel rédacteur confierait ses colonnes à une personne aussi décriée? Elle abandonne donc ses premiers pseudonymes, en adopte d'autres — Fantasio, Paul S. Bédard, Julien Saint-Michel — et ainsi échappe à la fois à la page féminine et à la mémoire québécoise. Elle n'en aura que plus de liberté pour faire passer des idées bien en avance sur la plupart de ses contemporains.

«Ici, écrivait-elle en 1909, pour être bien vu il faut dire que Voltaire est un écrivain de bas étage, Rousseau un être dépravé, Zola un pornographe, Michelet un historien de second ordre, et avoir soin de les faire tous mourir de mort honteuse. Pour avoir de l'esprit et du talent, il faut avoir son billet de confession dans sa poche. Triste mentalité que la nôtre...»

D'où lui venaient ces critiques qu'on associe si peu avec le Québec du début du XXe siècle? D'abord de ses lectures. Ses écrits témoignent de son érudition, elle se tient informée des débats littéraires et politiques de son époque, et cite autant Voltaire que Charles Fourier et George Sand. On dirait qu'elle n'a jamais entendu parler de l'Index de l'Église catholique.

Libre-penseuse, comme elle se définit elle-même très justement, elle est sans doute aussi influencée par le milieu franc-maçon qu'elle fréquente à Montréal. Avant la Première Guerre mondiale, ses amis, ses collègues sont à la Loge L'Émancipation et à la Loge Force et Courage où on croit en un humanisme radical fondé sur le rationalisme et l'égalitarisme. Comme ses amis — au masculin car les femmes ne sont pas admises à la Loge —, elle fait du Progrès son grand idéal.

Cette foi inébranlable en la perfectibilité humaine, elle la puise chez les penseurs européens libéraux du XIXe siècle, et aussi chez son héros Louis-Joseph Papineau.

Sus à la corruption et à l'ignorance

Patriote irréductible, Éva Circé-Côté a dénoncé l'impérialisme, l'antisémitisme et le pouvoir religieux.

Elle rêvait d'un pays moderne, délivré de ses maux sociaux et ouvert sur le monde. Un pays qui bannirait la peine de mort, où l'État assurerait la redistribution des richesses et le bien-être des citoyens, et prendrait les mesures nécessaires pour réduire la mortalité infantile (ne venait-elle pas d'une famille de 12 enfants dont seulement trois atteignirent l'âge adulte?).

Mais pour effectuer toutes ces réformes, il fallait d'abord assainir la politique: «On ne peut exiger du peuple une délicatesse de conscience que la classe dirigeante ignore.» Et encore: «Nous ne rougissons pas d'être la léproserie de l'Amérique.»

Le combat d'Éva Circé-Côté pour la démocratie a souvent pris pour cible la corruption politique. Très près de la politique municipale, elle se faisait un devoir de mieux renseigner la population et elle décriait tant les pots-de-vin et le népotisme que la mentalité des ronds-de-cuir et l'ignorance entretenue de la population.

Les Canadiens français peuvent sortir de leur «arriération» pour peu qu'ils et elles s'instruisent, lisent, et surtout cessent d'être soumis aux autorités. Pour ce faire, il faut affirmer la séparation de l'Église et de l'État, rendre l'éducation non seulement gratuite et obligatoire mais aussi laïque.

Voyant dans l'ignorance et la résignation la cause de tous les maux, pendant 40 ans la journaliste ne cessera de s'élever contre l'idéal de soumission et d'obéissance prêché par le clergé.

L'égalité des sexes

«L'heure de l'évolution d'un peuple sonne, affirmait Circé-Côté, quand la femme cesse d'être esclave.» Iconoclaste, elle plaide donc pour l'égalité des sexes.

Dès la fin du XIXe siècle, elle prononce des conférences sur l'éducation des filles, puis devint de plus en plus féministe avec le passage des ans. Elle réclame sans relâche la réforme du Code civil qui infériorisait les femmes mariées. Elle demande l'admission des femmes au Barreau. Dans l'hebdomadaire du Congrès des métiers et du travail du Canada, elle rédige, sous le nom de Julien Saint-Michel, maintes chroniques sur les travailleuses qu'il faut «mettre... sur un pied d'égalité avec les produits de nos meilleurs pensionnats!».

Même pendant la crise des années 30, quand des députés et des membres du clergé prétendent que les femmes prennent la place des travailleurs et exigent leur retour à la maison, elle défend le travail féminin et expose l'exploitation et le harcèlement qui sont le lot des ouvrières, des secrétaires et des commis de magasin.

Ne rien céder

Doit-on croire qu'une femme qui professe de telles idées était unique au Québec, marginale au point d'être complètement isolée et sans écho dans une société catholique et traditionaliste?

On ne peut nier que ses idées n'étaient pas celles de la majorité, mais elles étaient assez partagées pour qu'Éva Circé-Côté puisse toujours trouver une tribune dans les journaux libéraux ou syndicaux; pour qu'elle soit invitée à prononcer des conférences devant des cercles intellectuels et à la radio; pour qu'avec sa collègue Gaëtane de Montreuil (Georgina Bélanger), elle ouvre un lycée laïc en 1909.

Certains Québécois aux idées aussi avancées ont préféré s'exiler. Elle choisit de ne rien céder à ses nombreux critiques. Les causes qu'elle a défendues étaient impopulaires auprès des élites politiques et religieuses, mais leur opposition la força à affiner ses arguments, à exprimer et à réitérer sa pensée sans souci du scandale qu'elle pouvait soulever.

Il est difficile d'évaluer l'influence des écrits d'Éva Circé-Côté. Styliste reconnue, elle utilisait l'outil qu'elle maîtrisait le mieux, sa plume, pour éclairer et persuader. Ses pièces de théâtre ont été jouées devant public et toutes ont gagné des prix; son Bleu, Blanc, Rouge, en 1903, et son Papineau, en 1922, ont été acclamés par la critique. Ses nombreuses chroniques avaient leur lectorat et ont provoqué des débats dans la grande presse.

Mais sa plus grande oeuvre concrète demeure la bibliothèque de Montréal dont elle sera la bibliothécaire adjointe de 1915 à 1932. Elle mérite sûrement qu'on s'en souvienne aujourd'hui dans la Grande Bibliothèque.