Libre opinion: Les CSSS fêtent leur premier anniversaire de naissance

L'an dernier, à pareille date, le réseau de la santé et des services sociaux du Québec vivait une des périodes les plus intenses de son histoire. En vertu de la Loi sur les agences de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux (communément appelée projet de loi 25), le ministre Philippe Couillard avalisait la proposition des agences régionales de procéder à la fusion des établissements de santé situés sur leur territoire. Dans la grande région de Montréal, les 29 territoires autrefois desservis par des CLSC allaient disparaître au profit d'une structure administrative divisée en 12 nouveaux territoires. Sur chacun des territoires ainsi créés, les CLSC, les centres d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) et, dans certains cas, les centres hospitaliers (CH) seraient fondus en une seule entité juridique.

Ces entités seraient connues sous le nom de centres de santé et de services sociaux (CSSS) et auraient pour mandat de coordonner, sur leur territoire respectif, l'accès aux services de santé et aux services sociaux.

Après avoir assumé la présidence du CLSC-CHSLD Pointe-aux-Trembles-Montréal-Est pendant plus de neuf ans, j'ai accepté de prolonger mon rôle au sein du CSSS de la Pointe-de-l'Île, établissement issu de la fusion des trois CLSC et des quatre CHSLD situés sur le territoire de Pointe-aux-Trembles, Montréal-Est, Anjou et Rivière-des-Prairies. Compte tenu de mon expérience dans le réseau, les membres du conseil d'administration du nouveau CSSS m'ont élu à la présidence dès leur première assemblée, en juillet 2004. Sans pour autant partager la vision des bureaucrates qui ont conçu la réforme en vase clos, j'ai accepté de relever le défi proposé parce qu'il m'apparaissait essentiel que d'anciens membres de conseils puissent assurer une certaine transition, du moins au cours des premières étapes du processus de réorganisation.

Décision réfléchie

Le 14 juin dernier, j'ai annoncé ma démission aux membres de mon conseil. Cette décision, longuement réfléchie mais combien déchirante, a mis fin à plus de 14 années d'implication bénévole dans le réseau de la santé et des services sociaux du Québec.

L'année écoulée m'aura permis de constater de visu les très grands risques de bureaucratisation et de déshumanisation auxquels la réforme du ministre Couillard expose la population et l'ensemble du personnel du réseau de la santé et des services sociaux.

De l'établissement à dimension humaine où les administrateurs et les gestionnaires pouvaient entretenir des liens personnalisés avec le personnel, les résidants et les bénévoles, il leur reviendra désormais d'administrer d'énormes structures impersonnelles [...]

Bousculés par la loi 30 qui vise à diminuer de manière significative le nombre d'accréditations syndicales dans le réseau, les employés ont été privés de l'appui mobilisateur auquel ils étaient en droit de s'attendre des autorités gouvernementales en pareilles circonstances. Déstabilisés par l'ampleur d'une réforme menée sans véritable consultation, les gestionnaires et le personnel ont vécu et vivent encore aujourd'hui d'intenses périodes d'insécurité et d'instabilité. Sans rehaussement des ressources nécessaires à l'accomplissement des nouvelles responsabilités engendrées par la réforme, ils doivent une fois de plus encaisser le choc des décisions gouvernementales, parfois au péril de leur santé.

Bref, le gouvernement du Québec s'est attaqué aux structures du réseau de la santé et des services sociaux sans s'attarder le moins du monde au bien-être des personnes qui en assurent le fonctionnement.

Je n'ai jamais caché ma vive opposition à cette réforme que plusieurs observateurs neutres ont d'ailleurs dénoncée avec véhémence sur la base de données objectives. Certes, il fallait décloisonner le système et revoir certaines façons de faire afin d'assurer une meilleure coordination des services de santé.

Il fallait garantir à la population l'accès à des soins mieux intégrés. Cependant, un tel objectif aurait pu être atteint sans qu'il soit nécessaire d'évacuer les acquis de société récoltés à la suite des réformes Côté et Rochon, respectivement intervenues en 1991 et en 1995. En démocratisant les structures décisionnelles du réseau, la réforme Côté a permis aux citoyens de devenir les «véritables décideurs» du système. En misant sur les CLSC pour assurer la mise en oeuvre du virage ambulatoire, la réforme Rochon a valorisé les services de proximité, des services taillés sur mesure, en fonction des attentes et des besoins d'une communauté bien définie.

Or les méga-établissements que sont les CSSS non seulement éloignent les décideurs du personnel en multipliant les paliers hiérarchiques, ils édulcorent aussi le principe du «citoyen décideur» en dépossédant les communautés de leurs institutions. Comment, en effet, le citoyen pourra-t-il se reconnaître dans un établissement comptant plus d'un millier d'employés répartis sur plusieurs sites géographiques et appelés à répondre aux aspirations de populations au profil sociosanitaire hétéroclite? [...]

Privés du contact direct auquel ils pouvaient naguère prétendre avec le personnel et leur milieu d'appartenance, les administrateurs ne parviendront pas à obtenir l'éclairage objectif dont ils doivent impérativement disposer pour exercer leurs fonctions décisionnelles avec tout le recul nécessaire [...]

Si votre objectif consiste à centraliser le processus décisionnel entre les mains des gestionnaires de l'État, ayez donc l'honnêteté, M. Couillard, d'aller jusqu'au bout de votre pensée en abolissant purement et simplement les conseils d'administration des CSSS. Maintenir de tels conseils à des fins politiques relève du simulacre.

Non, M. le ministre, je ne serai pas présent pour souffler la bougie d'anniversaire.

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