Kanesatake rejette James Gabriel

Steven Bonspille a été élu en fin de semaine grand chef de la communauté de Kanesatake. Il succède à James Gabriel qui, bien que battu par 31 voix, a réussi à faire élire tous les membres de son équipe.
Photo: Pascal Ratthé Steven Bonspille a été élu en fin de semaine grand chef de la communauté de Kanesatake. Il succède à James Gabriel qui, bien que battu par 31 voix, a réussi à faire élire tous les membres de son équipe.

Près de 18 mois après le début d'une crise de sécurité sur fond de lutte de pouvoir, les habitants de la communauté mohawk de Kanesatake ont décidé samedi de tourner la page de l'ère James Gabriel en élisant son rival Steven Bonspille au poste de grand chef, au terme d'une élection serrée qui s'est déroulée sans incident majeur. Le mandat de M. Bonspille risque toutefois d'être passablement compliqué, car les six chefs élus en même temps que lui sont des supporteurs avoués de M. Gabriel, ce qui laisse à ces derniers le contrôle décisionnel du Conseil de bande.

Ce fut une longue nuit d'attente pour les habitants de Kanesatake. Alors que les bureaux de vote du territoire ont fermé leurs portes à 21h samedi, les résultats n'ont pas été dévoilés avant 5h, hier, aux premières lueurs du jour. La surprise fut alors de taille dans les deux camps, laissant un goût mêlé de victoire et de défaite à chacun.

Le dépouillement des votes indique ainsi une victoire personnelle pour Steven Bonspille, qui convoitait le poste de grand chef depuis au moins quatre ans. En décembre 2001, M. Bonspille avait d'ailleurs temporairement remplacé James Gabriel dans ses fonctions. Le Conseil avait alors démis M. Gabriel après un référendum bâclé dont les résultats ont ensuite été invalidés par la Cour fédérale.

Par 31 voix, Steven Bonspille a donc devancé James Gabriel, qui sollicitait un quatrième mandat consécutif (1996, 1998, 2001), mais dont l'autorité était fortement affaiblie depuis plusieurs mois. Environ la moitié des 1600 électeurs inscrits ont exprimé leur droit de vote.

Pour M. Gabriel, la défaite de la fin de semaine a toutes les allures d'un «rejet de James Gabriel». «On ne peut pas le dire autrement, a-t-il déclaré hier matin lors d'un point de presse à Kanesatake, parce que toute l'équipe a gagné sauf moi.» En entrevue téléphonique, M. Gabriel parlait plus tard d'une «déception et d'un soulagement à la fois», qui lui enlève «un grand poids sur les épaules». «On voulait que la population puisse s'exprimer dans un vote libre et démocratique, et elle l'a fait. C'est important, malgré les résultats.»

«Mais ce n'est pas une défaite totale dans la mesure où mon équipe est là. Le pire scénario aurait été de voir M. Bonspille au pouvoir avec toute son équipe. Actuellement, il ne peut pas diriger comme il le voudrait, il devra travailler avec le Conseil. Depuis quatre ans [M. Bonspille était chef dans l'ancien Conseil], il n'a pas démontré beaucoup d'ouverture à ça. Mais, sans allié, il sera obligé de le faire.»

Isolé

L'élection en tant que chefs (l'équivalent des conseillers municipaux) des six candidats de l'équipe Gabriel pondère en effet grandement la victoire de Steven Bonspille, qui sera isolé au sein du Conseil. «Ce n'est pas une situation idéale, a déclaré au Devoir le nouveau grand chef, hier, mais c'est un beau défi pour moi et pour les autres. La communauté veut que nous travaillions ensemble, alors on va le faire. Ce n'est pas l'équipe de James Gabriel qui a été élue, mais bien six individus qui travaillent pour la population, pas pour [M. Gabriel].»

La priorité du grand chef sera maintenant de tenter de rebâtir des ponts entre des acteurs déchirés par les querelles. «Il faut refaire l'unité de la communauté, réapprendre à travailler ensemble et ne pas refaire les mêmes erreurs que par le passé.»

Mais selon Marie Chéné, réélue pour un troisième mandat, la tâche ne sera pas évidente. «Ça va être très difficile. On a perdu notre âme en perdant James Gabriel. Mais on va essayer de voir comment on peut collaborer avec M. Bonspille. Au moins, c'est mieux ainsi que si ça avait été l'inverse. Là, nous avons le quorum et le pouvoir décisionnel.»

Clarence Simon, également réélu, donne la chance au coureur. «Steven Bonspille attendait ce cadeau-là depuis longtemps, c'est bien pour lui. Maintenant, il devra travailler et il n'aura pas le choix de le faire avec nous. Même si le Conseil change de leadership, il doit continuer à travailler à la protection des gens, à lutter contre le crime organisé.»

Car, sur le fond, tous les problèmes demeurent: la police mohawk est inopérante, la Sûreté du Québec patrouille sur des oeufs et plusieurs habitants dénoncent le climat de peur qui s'est installé depuis les événements de janvier 2004, où les problèmes latents de gouvernance et de crime organisé ont éclaté au grand jour. «Je ne crois pas que l'élection ait calmé qui que ce soit, estime Marie Chéné. Les supporteurs de Steven Bonspille étaient furieux de voir qu'ils n'auraient pas le vrai pouvoir.»

Ghislain Picard, chef régional de l'Assemblée des premières nations du Québec et du Labrador (APNQL) et observateur officiel des élections de samedi, pense au contraire que le scrutin ouvre une fenêtre intéressante pour sortir de la crise. «Plusieurs personnes de la communauté étaient réticentes au processus parce qu'elles pensaient que l'élection était "biaisée" en faveur de M. Gabriel. Mais elles se sont passé le mot en se disant: "bon OK, le processus est là, ça fait longtemps qu'on attend [les élections auraient dû se tenir en juillet dernier], autant franchir la porte". Ce que les gens ont exprimé, c'est le souhait que les choses changent, et l'élection est une première étape vers ça.»

À Québec, le ministre délégué aux Affaires autochtones, Geoffrey Kelley, juge également que l'étape des élections était la première à franchir pour se diriger vers une sortie de crise. «Nous allons maintenant pouvoir nous asseoir plus facilement pour discuter de développement économique, de la formation des jeunes, de sécurité publique, dit-il. C'est une étape importante qui, j'espère, sera un levier qui nous mènera vers une ère plus cordiale dans nos relations.» Concernant la grande division du Conseil, M. Kelley affirme que cela pourrait être un mal pour un bien, puisque la situation devrait «encourager tout le monde à trouver un équilibre» et à faire des compromis.

Côté sécurité, M. Kelley indique que la situation actuelle va prévaloir encore quelques semaines. Une réunion sera ensuite convoquée avec le comité de liaison «pour déterminer comment on peut renouveler l'entente tripartite et atteindre l'objectif d'un poste de police mohawk qui va patrouiller sur le territoire».

Steven Bonspille affirme qu'il a à ce sujet une solution simple qui sera bientôt présentée au Conseil. «Une chose est claire: il faut mettre en place un corps de police professionnel, qui sera là pour la population, et pour régler le problème de drogue s'il y en a un. Mais ce n'est pas la job d'un politicien de combattre le crime, c'est celle de la police, qui doit être indépendante du Conseil.»

En janvier 2004, James Gabriel avait fait appel à des policiers autochtones de l'extérieur de Kanesatake pour tenter de déloger le chef des peacekeepers alors en place pour mettre un terme au crime organisé sévissant sur le territoire. Mais l'opération a mal tourné, et les policiers venus en renfort ont été pris en otages pendant que la maison de M. Gabriel était incendiée, le forçant à un long exil à Laval.

La crise latente éclatait au grand jour: elle se manifestera par plusieurs affrontements directs ou indirects dans les mois suivants. En juillet 2004, les mandats des chefs élus en 2001 ont été prolongés par les gouvernements fédéral et provincial, jusqu'à ce que des élections puissent se tenir en toute sécurité. Entre-temps, la gestion boiteuse de cette crise par le ministre de la Sécurité publique du Québec, Jacques Chagnon, lui a coûté son poste.