TVA se portera acquéreur de CKAC

Si le CRTC le veut, le Groupe TVA se portera prochainement acquéreur des six stations de radio de Radiomédia, dont CKAC à Montréal et CHRC à Québec. En plus de marquer l'entrée de Quebecor-TVA dans un autre média, la transaction de 12,75 millions de dollars permettra à un autre joueur, Astral Media, de satisfaire à peu de frais aux exigences du Bureau de la concurrence, qui l'empêchait depuis des mois de devenir le seul propriétaire d'une douzaine d'autres stations qui lui permettront maintenant d'accroître considérablement son emprise sur l'industrie radiophonique de l'est du pays.

Présentée par les dirigeants des entreprises impliquées comme une entente «raisonnable» et une chance unique de relancer la radio AM au Québec, la transaction n'a pas manqué de soulever les critiques des opposants à la concentration des médias, hier. «On a, avec cette transaction-là, dépassé le niveau déjà inacceptable de concentration de la presse au Québec», a déclaré Anne-Marie Dussault, présidente de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), qui réclame la tenue d'un débat public. «Le contrôle par certains des marchés de la presse écrite, de la télé et de la radio menace grandement l'intérêt public.»

La direction d'Astral ne cachait pas hier son soulagement d'avoir finalement pu trouver un terrain d'entente avec le Bureau de la concurrence après 16 mois de débats et de contestations juridiques. Contrairement au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), le Bureau de la concurrence s'était opposé, pour des raisons de protection de la concurrence dans les marchés publicitaires, à une première transaction qui aurait mené Astral à acheter de Télémédia, au coût de 255 millions, les six stations du réseau québécois FM Radio Rock Détente, huit autres stations FM au Québec et dans les Maritimes ainsi que la moitié de la propriété du réseau AM de Radiomédia qui lui manquait.

La transaction, dont le coût est aujourd'hui passé à environ 228 millions, dont la moitié en actions d'Astral, a finalement reçu hier le feu vert des autorités fédérales en échange de l'engagement du nouvel acquéreur de revendre aussitôt son réseau de stations AM et d'en confier la gestion à un fiduciaire en attendant que toutes les autorisations soient obtenues, notamment du CRTC. Selon Astral, cet arrangement lui permettra quand même d'occuper près de 50 % du marché publicitaire radiophonique de Montréal et de Québec ainsi que plus de 70 % de ceux de Gatineau, Sherbrooke, Trois-Rivières et Chicoutimi. «Ça risquait de traîner pendant des années en cour», a expliqué le président et chef de la direction d'Astral, Ian Greenberg. «Du point de vue pratique, cette entente était la décision d'affaires la plus raisonnable à prendre.»

TVA à la radio

Pour faire son entrée dans le domaine de la radio, TVA a choisi de s'associer à Radio Nord Communication, une entreprise de radiodiffusion qui exploite déjà des stations de télévision et de radio en Abitibi-Témiscamingue et en Outaouais et qui participera à l'aventure dans une proportion de 40 %. L'intérêt de TVA pour la radio ne constitue pas une surprise. L'entreprise en faisait déjà part début 2001. Son président, Raynald Brière, en avait reparlé à la dernière assemblée des actionnaires, en janvier 2002.

«C'est probablement le plus important défi de la radio des dix dernières années», déclarait hier celui qui a oeuvré pendant près de 20 ans dans le domaine, notamment à titre de directeur général de CKAC et de vice-président de Radiomédia. «La relance de la radio AM, c'est quelque chose qui va demander des efforts considérables. Nous, on a le goût de le faire, et je crois qu'il y a peu d'autres groupes qui en avaient la capacité.» Quant à savoir s'il n'aurait pas préféré acheter un réseau de radios FM, il a ajouté en riant: «Nous, on a regardé ce qu'il y avait à vendre. Et ce qu'il y avait à vendre, c'était la radio AM.»

Premier, et de loin, TVA accapare à l'heure actuelle environ 35 % de l'auditoire télévisuel québécois. Comptant comme principal actionnaire Quebecor, propriétaire entre autres des quotidiens Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec, le groupe se classe également au premier rang dans le monde des magazines avec des titres comme 7 Jours, Le Lundi et Dernière heure.

Raynald Brière ne croit pas que cette situation compromette les chances de voir le CRTC entériner la transaction vers la fin du printemps prochain. «On parle d'environ 10 % de part du marché radiophonique. On est dans un environnement où d'autres radios existent, d'autres journaux existent, d'autres télés existent. Si la transaction est autorisée par le CRTC, [ce qui constituait] Radiomédia va continuer d'exister, avec son monde, sa structure, sa clientèle, ses journalistes, ses préoccupations... Ce qui va changer, c'est qu'on va avoir une machine pour faire la promotion de ça, pour le vendre au public, lui dire que ça existe», a-t-il précisé. M. Brière compte régler les derniers détails de son plan d'affaires d'ici quelques semaines.

Tous ne partagent cependant pas ce bel optimisme. «Il y aura une concentration de médias sans précédent dans les mains d'un seul propriétaire», a déclaré Jacqueline Turgeon, présidente du Conseil provincial du secteur des communications du Syndicat canadien de la fonction publique, qui représente la majorité des employés touchés par la transaction.

Le seuil limite du degré de concentration dans le monde médiatique québécois semble clairement avoir été dépassé, estime quant à lui le secrétaire général du Conseil de presse du Québec, Robert Maltais. Le CRTC s'en rendra compte sans aucun doute.

Il revient aux pouvoirs publics de mettre le holà, estime la présidente de la FPJQ, Anne-Marie Dussault, que ce soit le gouvernement du Québec, en donnant à tout le moins suite au timide rapport de la Commission sur la concentration de la presse, ou Ottawa, en exerçant un contrôle plus serré de l'industrie. «Je n'ai aucune idée de ce que le CRTC va faire. Chose certaine, le CRTC a créé depuis plusieurs années une situation qui devient incontrôlable et il a, d'après moi, de sérieuses questions à se poser», a-t-elle dit en rappelant que plusieurs personnes, dont Raynald Brière lui-même, à l'époque de la création de Télémédia, avaient fait à l'organisme des promesses qu'ils n'ont jamais tenues.