Duceppe ne dit pas non

Gilles Duceppe s’exprimant à la Chambre des communes, hier. Le chef du Bloc québécois doit décider s’il se lance dans la course à la direction du PQ.
Photo: Agence Reuters Gilles Duceppe s’exprimant à la Chambre des communes, hier. Le chef du Bloc québécois doit décider s’il se lance dans la course à la direction du PQ.

Ottawa — Peu importe la pression intense qui s'exerce sur lui, le chef bloquiste Gilles Duceppe compte prendre son temps pour soupeser ses options et évaluer les intérêts du mouvement souverainiste avant de décider de se lancer ou non dans la course à la succession de Bernard Landry à la tête du Parti québécois.

Pour lui compliquer un peu plus les choses, le député libéral Pat O'Brien a claqué la porte de son parti hier pour siéger comme indépendant et mieux combattre le projet de loi C-38 sur le mariage entre conjoints de même sexe. Et si, pour tuer ce projet de loi, il doit aider à défaire le gouvernement, il le fera, a-t-il fait comprendre. Une déclaration qui a d'un seul coup ravivé la vulnérabilité des libéraux et les conjectures autour d'élections précipitées cet été, d'autant que quelques députés libéraux songeraient à voter contre le budget pour les mêmes raisons que

M. O'Brien, a affirmé un député torontois.

Gilles Duceppe n'a pas voulu analyser ce dernier développement. Encore secoué par la démission-surprise de Bernard Landry, il a avoué que la décision en apparence «irrévocable» de son «ami» lui imposait une profonde réflexion. «Je vais prendre le temps d'analyser sereinement ce qui se passe, autant que cela se peut, parce que [...] ça vient me chercher profondément», a-t-il dit.

«Je m'en serais bien passé, a-t-il ajouté, parce que je pense qu'on avait une belle combinaison et une amitié profonde, Bernard Landry et moi. On travaille bien ensemble et on se dessinait une victoire tant à Ottawa qu'à Québec [pour ensuite] faire un référendum.

Et là, on remet ça en question, tout au moins les acteurs.» Il a comparé cette évolution inattendue de la vie politique à «une bourrasque» qu'il n'avait pas vue venir.

L'engagement qu'il a pris en juin dernier de diriger le Bloc lors des prochaines élections guidera son analyse, mais en partie seulement. Il veut aussi se demander comment il pourrait le mieux «défendre les intérêts des Québécois» et «contribuer à l'atteinte de [son] idéal qui est l'accession du Québec à la souveraineté». «À Ottawa ou à Québec? Les deux fronts, pour moi, sont importants», a-t-il déclaré.

Ses députés, qu'il a rencontrés hier midi, disaient publiquement vouloir respecter sa décision et le laisser libre de ses choix. Mais lors de la réunion, la majorité lui ont dit qu'ils souhaitaient qu'il reste à Ottawa, a indiqué Louis Plamondon.

Plusieurs députés n'ont d'ailleurs pas hésité à en faire part à la presse. «Sa responsabilité historique commande qu'il reste à Ottawa. [...] On veut tous le convaincre qu'on ne peut pas être l'incubateur des chefs du PQ à chaque tour. On ne peut pas désarticuler les deux fronts souverainistes en même temps», a souligné Réal Ménard qui ne veut pas gaspiller ce qu'il appelle «une période faste pour la souveraineté». Si Gilles Duceppe devait quand même partir, lui qui a toujours promis de mener ses troupes lors des prochaines élections fédérales, Réal Ménard «ne [se] sentirait pas trahi, mais certainement abandonné».

«Il est mieux de rester à Ottawa parce que la prochaine élection s'en vient rapidement. Le Bloc est en position de faire des gains importants pour le Québec», a relevé Francine Lalonde. Elle croit qu'il existe une relève au Bloc, mais qu'il faut du temps pour qu'un chef acquière l'expérience nécessaire.

Persuadée que le Parti québécois peut remporter les prochaines élections et qu'un référendum suivra, elle pense que Gilles Duceppe serait plus utile à Ottawa où il pourrait aider les souverainistes à établir des liens avec le Canada anglais où il est connu et respecté.

Du côté des libéraux fédéraux du Québec, on cachait mal l'impatience de voir Gilles Duceppe quitter la scène fédérale. Le lieutenant québécois de Paul Martin, le ministre Jean Lapierre, était incapable de réfréner son sourire, visiblement ragaillardi par la possibilité de voir le plus grand adversaire des libéraux fédéraux au Québec et le politicien le plus populaire de la province prendre la route de Québec.

«Je pense que c'est une bonne chose pour lui, a-t-il dit, le regard enjoué. Normalement, ou bien on est dans la cour d'école ou bien on va sur la vraie patinoire, et c'est clair que le Bloc est peut-être confortable, mais il ne mène rien. Et donc, j'imagine que l'occasion se présentant, M. Duceppe voudra faire la différence dans la société québécoise. Il n'est pas en politique juste pour être [dans une situation] confortable.»

Son collègue Denis Coderre affirmait que l'avenir de M. Duceppe ne signifiait rien pour lui, mais que son choix permettrait de voir «de quoi il est fait». «S'il veut vraiment prendre ses responsabilités, il ira au Parti québécois. [...] Il a une possibilité de démontrer qu'il veut vraiment aspirer au pouvoir», a-t-il ajouté.

Les conservateurs étaient plus circonspects. Le député James Moore a reconnu que son parti pourrait bénéficier d'un Bloc moins vigoureux, mais, malgré cela, il ne souhaitait pas le départ de Gilles Duceppe. «Ce ne serait pas bon pour le Canada», a-t-il dit en faisant référence à l'impact que cela pourrait avoir sur la scène politique provinciale.

Calculs à refaire

À court terme, cependant, c'est la situation sur la scène fédérale qui risque davantage d'influer sur la réflexion du chef bloquiste, car la possibilité d'élections précipitées a repris de la vigueur hier à la suite de la décision de M. O'Brien de quitter le caucus libéral.

L'annonce de M. O'Brien coïncide avec l'arrivée aux Communes du nouveau député libéral Todd Russell, élu le 24 mai dernier dans la circonscription de Labrador. Les libéraux pensaient ainsi gagner une plus grande marge de manoeuvre pour traverser, d'ici à l'été, les votes de confiance sur les crédits et les deux projets de loi budgétaires.

Mais avec M. O'Brien, le nombre de députés indépendants passe maintenant à quatre alors que les libéraux et les néo-démocrates, eux, restent au même point, avec 151 sièges. Les conservateurs et les bloquistes en ont 152. L'appui de deux députés indépendants ne suffira donc plus à assurer la survie du gouvernement, il lui en faudra trois.

Le gouvernement Martin se retrouve à nouveau vulnérable. Au bureau du premier ministre, on reconnaît que le départ de M. O'Brien «crée un certain élément d'incertitude», mais on rappelle qu'une défaite du gouvernement d'ici à la fin du mois de juin signifierait des élections à la fin juillet ou en août.

Pour M. Duceppe, il s'agit quand même d'une pièce de plus dans son casse-tête. Aucun parti ne songe pour l'instant à présenter une motion de censure contre le gouvernement, mais il reste toujours les votes sur les projets de loi budgétaires que les libéraux espèrent tenir avant l'été.

Or, le député libéral Jim Karygiannis soutenait hier que deux ou trois députés libéraux opposés au projet de loi C-38 pourraient voter contre le budget, ce qui provoquerait des élections et, par ricochet, la mort au feuilleton des projets de loi toujours à l'étude, dont le C-38.

Au bureau du premier ministre, on n'a pas tardé à répliquer au député O'Brien qui a affirmé que les longues audiences promises par Paul Martin sur le C-38 ne s'étaient pas concrétisées. «M. O'Brien se plaint du processus, mais il n'y a rien qui le satisferait sauf la mort du projet de loi», a indiqué Marc Roy, directeur des communications associé de M. Martin.

Le comité entendra 63 témoins d'ici à la fin de ses audiences, ce qui signifie 20 de plus que prévu au départ, rappelle M. Roy, avant de souligner que le dossier du mariage gai a fait l'objet d'autres études en comité avant les élections de l'an dernier. De plus, l'imposition d'une date de tombée pour la fin des travaux du comité, soit le 14 juin, a été approuvée à l'unanimité, conservateurs compris. Le Bloc québécois et le NPD appuient le C-38, ce qui devrait assurer son adoption.