École et laïcité - L'exception alsacienne

À l'heure où le Québec vient de supprimer les cours de religion du programme scolaire, notre reporter Christian Rioux est allé voir comment, ailleurs, la laïcité était vécue à l'école. Dans une série de reportages, il nous décrit comment les Belges, les Alsaciens et les Français ont résolu cette question délicate qui préoccupe toutes les démocraties modernes. Voici le second de ces trois reportages.

Strasbourg — «Ce matin, 55 jours après Pâques, nous parlerons de la Pentecôte et des premières communautés chrétiennes.» Les enfants de quatrième année écoutent attentivement Élisabeth Ehrhard leur expliquer que, dans quelques semaines, ils iront en pèlerinage dans les Vosges au monastère de Sainte-Odile, patronne de l'Alsace.

Les vendredis matin ont un petit air de vacances à l'école primaire Fischart dans le quartier défavorisé de la Meinau, à Strasbourg. C'est le moment du cours hebdomadaire de religion. Dès 9 h, 287 petits Français, Algériens, Turcs, Marocains, Tchétchènes et Kosovars, se séparent par petits groupes et suivent leur professeur de religion ou de morale. Les catholiques et les protestants ont droit à un professeur de religion détaché par le diocèse et payé par l'État. Les Juifs ont le même droit, mais il n'y en a pas à l'école Fischart. Les musulmans, eux, n'ont pas ce privilège. Pour qu'ils ne se sentent pas en reste, l'école a pris l'initiative de leur offrir des cours de langue et de culture arabe en collaboration avec les consulats marocain et algérien.

Au coeur de la laïcité française, qui exclut à peu près partout ailleurs les religions de l'école, l'Alsace et la Moselle sont les deux exceptions qui confirment la règle. Deux siècles plus tard, on y applique toujours le Concordat signé en 1801 par Napoléon avec le Vatican. Ce traité international, aujourd'hui élargi aux cultes juifs et protestants (luthérien et calviniste), garantit non seulement l'enseignement de la religion à l'école, mais aussi le versement par l'État d'indemnités aux ministres des cultes reconnus. On y applique aussi toujours la loi Falloux de 1850 qui instaurait l'enseignement religieux obligatoire à l'école. La Constitution française a beau proclamer que la France est une république «indivisible» et «laïque», c'est le président Jacques Chirac qui nomme officiellement les évêques de Metz et de Strasbourg. Comme l'Alsace et la Moselle étaient territoires allemands au moment de la séparation de l'Église et de l'État, la loi sur la laïcité, dite de 1905, ne s'y applique pas. Dans certaines localités, comme à Sélestat, il n'est pas rare de trouver des crucifix accrochés aux murs des écoles publiques.

La directrice de l'école Fischart, Solange Mellinger, n'y voit aucun problème. Au contraire, dit-elle «tant que les parents sont d'accord, c'est l'essentiel. Or, les parents tiennent aux cours de religion comme à la prunelle de leurs yeux. C'est une bonne chose que l'école soit ouverte aux différentes confessions. Ça permet aux enfants et aux parents de se sentir chez eux. Au lieu d'exclure les représentants des religions, comme ailleurs en France, ce sont les autres écoles qui devraient suivre notre exemple. C'est une chance que nous avons.»

À l'exclusion de quelques cercles laïques militants, le régime particulier d'Alsace-Moselle ne fait plus vraiment débat. En 1924 et en 1936, les tentatives du gouvernement français de le supprimer avaient provoqué des manifestations monstres. Aujourd'hui, 70 % des parents inscrivent leurs enfants au cours de religion au primaire et 45 % au secondaire. En 1998, un sondage réalisé par l'Institut strasbourgeois d'études et de recherches commerciales (Iserco) avait montré que 90 % des Alsaciens voyaient «plutôt un avantage» dans le statut actuel des religions en Alsace.

«La disparition des cours de religion serait très durement ressentie, confirme Élisabeth Ehrhard, coordonnatrice de l'enseignement catholique au primaire pour le diocèse de Strasbourg. Au moins avant la première communion, après c'est différent.» Reste évidemment le problème de la religion musulmane à qui il faudrait offrir les mêmes possibilités, dit-elle.

S'il n'en tenait qu'aux parents de l'école Fischart, il ne serait pas difficile de s'entendre pour accorder aux 100 000 musulmans d'Alsace les privilèges dont jouissent les religions juive et protestante. À Mulhouse, la municipalité vient de distribuer dans toutes les écoles et lieux de culte catholiques, juifs, protestants et musulmans un calendrier interreligieux commun expliquant les principales fêtes de chacune des confessions monothéistes.

Mais il en va autrement dans certaines localités où le Front national d'extrême droite est influent ainsi qu'à Paris où, si le statut particulier de la région est toléré, il n'est pas question de l'étendre. Pourtant, la commission Stasi, créée en juillet 2003 pour réfléchir à la laïcité, avait proposé d'aller de l'avant et d'offrir des cours de religion aux musulmans, qui représentent 5 % de la population d'Alsace-Moselle et jusqu'à 25 % à Strasbourg. Même les évêques catholiques et protestants jugent la situation actuelle parfaitement discriminatoire.

«C'est essentiellement une question de volonté politique, explique Francis Messner, directeur de recherche du CNRS à Strasbourg. Mais, avec le débat sur le voile, nous assistons à une offensive de la laïcité. Je ne vois aucune ouverture.» Et comme les Alsaciens ne disposent ni d'un parlement local ni d'une cour suprême devant laquelle plaider leur cause, il ne leur reste plus qu'à attendre le bon vouloir du ministère de l'Éducation, explique Francis Messner. «Ce n'est pas le Québec ici», dit-il.

L'Alsace et la Moselle se retrouvent donc dans la situation paradoxale d'offrir des cours de religion aux populations catholiques et protestantes, qui sont de moins en moins pratiquantes, alors qu'elles les refusent aux Turcs qui sont majoritairement pratiquants.

Avec les années, les cours de religion dispensés en Alsace-Moselle se sont considérablement transformés, explique Francis Messner. Il y a longtemps que les protestants n'enseignent plus le dogme et que leurs cours sont devenus des cours de culture chrétienne protestante. Avec un certain décalage, on assiste à la même évolution du côté catholique. «Il n'est pas question d'enseigner la foi, mais simplement d'ouvrir la porte à ceux qui le désirent», dit Élisabeth Ehrhard.

Pour 64 % des répondants au sondage cité plus haut, les cours de religion de l'école alsacienne sont aussi des cours d'histoire religieuse et d'éducation à la tolérance. «Mieux vivre ensemble exige de mieux connaître nos compatriotes musulmans et donc d'enseigner leur religion à l'école», dit Éric Sander. Selon le secrétaire général de l'Institut du droit local, l'enseignement des religions à l'école n'entre pas du tout en contradiction avec la laïcité dans la mesure où l'État ne s'ingère pas dans les questions religieuses. Selon Sander, c'est plutôt la récente loi française sur le voile, proscrivant le port de «signes religieux ostentatoires», qui a enfreint les règles de la laïcité dans la mesure où l'État s'est arrogé le droit de définir ce qu'était un symbole religieux.

Avec leurs cours de religion à l'école, les Alsaciens ne se considèrent pas moins laïques que le reste de la France et de l'Europe. «Nous avons la prétention de vivre la laïcité républicaine. Nous avons une expérience originale à faire valoir. Nous répondons aux critères d'une véritable laïcité», déclarait l'an dernier au journal La Croix Mgr Christian Kratz, évêque auxiliaire de Strasbourg.

Selon Éric Sander, l'Alsace vit d'autant mieux son exception religieuse que, si l'enseignement des religions à l'école apparaît comme une exception en France, il est très largement pratiqué dans le reste de l'Europe, soit sous forme de cours de religions proprement dits ou de cours d'histoire des religions.

«Ce n'est pas nous l'exception. C'est plutôt la France en Europe!»

Correspondant du Devoir à Paris

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