L'heure du choix a sonné pour Gilles Duceppe

Ottawa — La démission de Bernard Landry ne secoue pas seulement la scène politique provinciale, mais brouille aussi tous les calculs à Ottawa en plaçant le chef bloquiste Gilles Duceppe entre deux feux.

Dans les rangs bloquistes, on est conscient que M. Duceppe fera maintenant l'objet de pressions intenses pour se lancer dans la course à la direction du Parti québécois (PQ), mais, dans le caucus, on préférerait que cette course n'ait lieu qu'après les élections fédérales, afin de lui laisser la chance de mener le Bloc québécois (BQ) à la victoire.

«Si la direction du Parti québécois veut avoir une course au leadership avec Gilles Duceppe sur les rangs, elle n'aura pas d'autre choix que de reporter le congrès au leadership au printemps 2006. Sinon, ce serait lourd de conséquences. Surtout si cela devait entraîner le départ de Gilles Duceppe — ce qui n'est pas assuré non plus — à quelques mois des élections fédérales», note le député bloquiste Pierre Paquette, un ami de longue date du chef bloquiste qui dit refléter le sentiment de la majorité du caucus.

Il souligne qu'un report ne retarderait le congrès au leadership que de quelques mois, mais épargnerait bien des maux de tête au mouvement souverainiste.

M. Duceppe fera l'objet de pressions intenses pour se lancer dans la mêlée rapidement. Il sera d'autant plus sollicité qu'un sondage CROP, publié à la veille du vote de confiance de samedi, le présente comme le leader souverainiste le plus populaire. Selon ce sondage, 30 % des électeurs québécois préféraient voir M. Duceppe à la tête du PQ, comparativement à 19 % pour M. Landry, 14 % pour Pauline Marois et 9 % pour François Legault.

Cela fait des mois que les souverainistes supputent la venue possible de Gilles Duceppe à Québec. Interrogé à maintes reprises sur le sujet, M. Duceppe a toujours répondu qu'il serait à la tête du Bloc lors des prochaines élections fédérales. Mais ce scénario reposait sur l'hypothèse du maintien en poste de M. Landry jusqu'au lendemain du scrutin fédéral et la tenue rapide de ce dernier.

Les conservateurs et les bloquistes n'ont toutefois pu défaire le gouvernement Martin ce printemps. Par contre, le premier ministre Paul Martin a promis de déclencher des élections dans les 30 jours suivant le dépôt du rapport final de la commission Gomery, attendu en décembre. Cela signifierait la tenue d'élections au plus tard l'hiver prochain.

La démission de M. Landry oblige tout le monde à refaire ses calculs et, selon un haut cadre du Bloc, M. Duceppe devra prendre une décision rapidement, peut-être même avant l'été. Dans son entourage cependant, on disait hier en être toujours à «reprendre son souffle», «à décanter les derniers événements» et à «examiner la suite des choses». Personne au Bloc ne s'attendait à ce coup de théâtre. «L'élection fédérale devait servir de tremplin pour l'élection provinciale et, éventuellement, un référendum», rappelle M. Paquette.

Le plus important à évaluer maintenant, ajoute un conseiller de M. Duceppe, est l'impact de toute décision future sur le mouvement souverainiste et même la souveraineté. «Il ne faut pas perdre de vue "the big picture"», dit-il. Selon Pierre Paquette, Gilles Duceppe aura une «grosse décision à prendre», car il n'a pas la garantie de gagner non plus. «Est-ce que le jeu va en valoir la chandelle?»

L'effet sur le Bloc reste difficile à mesurer, croit le député, mais cela obligerait à élire un nouveau chef à la veille même des élections. Le BQ a déjà fait face à cette situation en 1997 au moment de l'élection de Gilles Duceppe. L'expérience a laissé un très mauvais souvenir. Le parti n'était pas prêt, le chef non plus, et la campagne se révéla catastrophique.

«C'est un gros risque à courir. La campagne qui s'annonce actuellement très prometteuse pourrait se terminer avec des résultats inférieurs à ceux qu'on espère actuellement. [...] Si Gilles reste, fait l'élection et arrive à faire aussi bien que l'an dernier, il part la tête haute dans la course. [...] La majorité des députés veulent qu'il reste, car ça nous offre une garantie de bonne performance. S'il part, plus rien n'est sûr», affirme M. Paquette

Tant M. Duceppe que le leader parlementaire et ancien chef du Bloc, Michel Gauthier ont refusé hier de commenter l'impact que le départ de M. Landry aurait sur le parti souverainiste fédéral. Les deux hommes devraient être à Ottawa aujourd'hui, et l'entourage de M. Duceppe indiquait que le chef prévoyait, à moins de changements de dernière minute, répondre alors aux questions des journalistes.

Samedi soir, Gilles Duceppe a indiqué, par le truchement de sa porte-parole Karine Sauvé, que la démission de M. Landry l'avait profondément surpris. Il lui demandait de reconsidérer sa décision, jugeant que M. Landry restait toujours «l'homme de la situation pour mener le Québec à la souveraineté».

Les chefs libéral et conservateur, Paul Martin et Stephen Harper, ont quant à eux publié des déclarations écrites pour souligner la contribution de M. Landry à la vie publique et lui souhaiter un bel avenir. Aucun cependant n'a voulu en dire davantage ou émettre une opinion sur le départ possible de Gilles Duceppe de la scène fédérale. M. Martin s'est simplement contenté de reconnaître, depuis Terre-Neuve, que la démission de M. Landry aurait «un impact sur la scène politique».

Au Parti conservateur (PC) et au Nouveau Parti démocratique, on admet qu'un départ éventuel de M. Duceppe modifierait la donne sur l'échiquier politique fédéral au Québec. «Tout changement sur la scène politique ouvre des possibilités aux différents partis», note Karl Bélanger, porte-parole du chef néo-démocrate Jack Layton.

En privé, des conseillers des chefs fédéraux conviennent qu'un départ précipité du chef bloquiste, dont le parti domine dans les sondages, pourrait offrir aux libéraux de Paul Martin, hantés par le scandale des commandites, l'espoir d'un répit et même de pertes moins importantes que prévu lors des prochaines élections fédérales. Les deux autres partis, par contre, espèrent aussi bénéficier de l'incertitude à la tête du Bloc pour amener les électeurs en colère à examiner d'autres solutions de rechange aux libéraux.

Selon Josée Verner, porte-parole du PC au Québec, un départ de M. Duceppe à ce moment-ci permettra de montrer que le véritable objectif du Bloc est «la souveraineté et non pas la défense des intérêts du Québec» et elle croit que cela «permettra une écoute» plus grande pour une solution différente et le message de l'équipe québécoise du PC «en faveur d'un respect des compétences provinciales, d'un fédéralisme d'ouverture et d'un gouvernement intègre».

Premier député élu sous la bannière bloquiste, Gilles Duceppe siège à Ottawa depuis l'été 1990. Whip sous Lucien Bouchard, cet ancien syndicaliste n'avait pas tenté de devenir chef en 1996 quand M. Bouchard avait pris la route de Québec. Le député de Laurier s'est repris avec succès en 1997 au moment de la démission de Michel Gauthier.

M. Duceppe est le chef le plus expérimenté sur la scène fédérale actuellement, ayant piloté ses troupes dans trois élections. L'an dernier, il a fait élire 54 députés, soit autant que Lucien Bouchard en 1993. Sous sa direction, le Bloc a maintenu le fonctionnement très discipliné imposé par le premier chef du parti, mais a clarifié son orientation idéologique, se présentant sans détour comme un parti non seulement souverainiste, mais aussi social-démocrate.