Le PQ en état de choc

Bernard Landry quittant le congrès du Parti québécois au bras de son épouse Chantal Renaud, samedi soir, après avoir démissionné. «N’oubliez pas que personne n’est irremplaçable», a dit M. Landry, qui a suscité une vive commotion parmi les
Photo: Jacques Nadeau Bernard Landry quittant le congrès du Parti québécois au bras de son épouse Chantal Renaud, samedi soir, après avoir démissionné. «N’oubliez pas que personne n’est irremplaçable», a dit M. Landry, qui a suscité une vive commotion parmi les

Québec — La démission aussi fracassante qu'imprévue du chef du Parti québécois, Bernard Landry, a jeté la grande majorité des délégués et des députés présents au congrès national dans un état de choc. Mais cela n'a pas empêché l'aspirante Pauline Marois de lancer sans perdre de temps sa campagne pour lui succéder.

Dans une grande salle du Centre des congrès, quelques minutes après 18 h 30 samedi, Bernard Landry est apparu, accompagné des députés les plus proches de lui dont Diane Lemieux, Sylvain Simard et Agnès Maltais. Leur mine basse trahissait la suite: le directeur général du Parti québécois (PQ), Pierre Châteauvert, annonçait que le chef avait obtenu 76,2 % des votes de confiance exprimés par 1461 délégués.

Celui qui a consacré 40 ans à la cause de la souveraineté du Québec, Bernard Landry, est alors monté sur la tribune pour s'adresser aux délégués et leur annoncer qu'il ne porterait plus qu'un seul titre au PQ, celui de militant. Il démissionnait du poste de président du PQ et de député de Verchères. «Je pense que je ne pourrais pas servir la société comme je voudrais le faire avec ce niveau d'appui», a-t-il déclaré. «Il laisse une inquiétude trop grande, il laisse des possibilités de spéculation qui nuiraient à l'action du parti et qui nuiraient à mon action comme chef de ce parti.»

Sur la foi d'un pointage «chirurgical», selon les mots de Sylvain Simard, M. Landry et son entourage étaient pourtant persuadés d'atteindre un score de 80 % et même jusqu'à 84 %. On se serait peut-être contenté de 78 % ou de 79 %. Mais à 76,2 %, soit moins que les 76,7 % obtenus par Lucien Bouchard en 1996, la partie n'était pas jouable, a jugé M. Landry.

«Je suis désolé de vous faire ça. Écoutez, ça me brise le coeur de vous dire ça, mais je le fais au nom de l'intérêt national, je le fais par respect de la démocratie», a-t-il poursuivi, ému mais tout de même serein, devant des délégués médusés. «N'oubliez pas que personne n'est irremplaçable.»

Hier matin, les députés péquistes ont participé à leur premier caucus sans leur chef. Sachant qu'il était impossible de le faire revenir sur sa décision, ils ont loué la dignité de Bernard Landry, l'homme d'État, qui a fait passer le parti, et surtout la patrie, avant sa personne, suivant l'adage qu'il répétait souvent.

Pris de court par cette annonce, François Legault a indiqué, au sortir du caucus hier matin, que ce n'était pas le moment de parler de la succession de M. Landry. «C'est sa journée», a-t-il dit.

Puis, ce fut au tour de Pauline Marois de rendre hommage «au talent et à l'intelligence» de Bernard Landry qui a fait avancer le Québec de façon «extraordinaire». Contrairement à M. Legault, l'aspirante ne s'est pas gênée pour confirmer sa candidature. «À partir de maintenant, il y aura sans doute une élection à la présidence, une course à la chefferie et je voulais vous dire que j'y serai à ce moment-là», a-t-elle dit. La députée de Taillon est alors partie se mêler aux délégués, s'enquérant de leur appui en serrant des mains.

«J'aurais apprécié que tout le monde attende que le cadavre refroidisse», a laissé tomber Sylvain Simard, qui a déjà fait partie du camp de Mme Marois, mais qui était hier offusqué par son manque d'égard. «Il y a des gens qui ont montré dans la vie un manque de sens de synchronisation, de "timing", extraordinaire», a-t-il déploré.

Aujourd'hui, l'Assemblée nationale ne siégera que le temps pour les leaders parlementaires d'ajourner les travaux au lendemain, de commun accord entre les trois formations politiques. En après-midi, les députés péquistes se réuniront en caucus pour un «conclave» afin de choisir qui d'entre eux assurera le poste de chef intérimaire de l'aile parlementaire. C'est Louise Harel, indépendante d'esprit, futée et expérimentée, qui est pressentie et qui a accepté de remplir cette fonction.

C'est au conseil exécutif national et à sa présidente, Monique Richard, nouvellement désignés que reviendra le soin de définir les modalités de la prochaine course à la direction du PQ, a expliqué, hier, la vice-présidente sortante, Marie Malavoy. Outre la règle du suffrage universel des membres, déjà inscrite dans les statuts, ces modalités — le calendrier, le vote dans des bureaux régionaux ou par la poste, etc. — devront être ratifiées par une nouvelle instance, créée à ce congrès, la Conférence des présidents et présidentes de comtés.

La course à la direction du PQ devrait avoir lieu à l'automne. Mais quelques députés, dont Jean-Pierre Charbonneau, ont plaidé que rien ne pressait et que cette élection pourrait avoir lieu au printemps 2006. Au moins deux raisons militent en faveur de cette échéance. La première, c'est le piètre état des finances du parti, une situation qu'il est toutefois possible de corriger une fois la course annoncée, a soutenu Mme Malavoy. La deuxième a trait à la candidature du chef du Bloc québécois à la présidence du PQ. On souhaiterait permettre à Gilles Duceppe de conduire les troupes bloquistes lors des prochaines élections fédérales au début de 2006 avant de faire le saut dans l'arène québécoise. Cet échéancier a toutefois un désavantage, celui de priver le PQ d'un chef pendant une longue période. Monique Richard s'est dite réfractaire à l'idée hier.

Pauline Marois a donc confirmé qu'elle serait de la course. François Legault n'a encore rien révélé de ses intentions, mais il serait surprenant qu'il ne tente pas sa chance ne serait-ce que pour une question de cohérence. Mais c'est sur Gilles Duceppe que tous les feux se tournent tandis qu'il est déjà considéré dans les sondages comme le successeur le plus populaire de M. Landry. Dans les conversations de corridors, le nom de l'ex-député de Gouin et stagiaire dans une firme américaine de consultants après une année passée à Harvard, André Boisclair, circulait, tout comme celui de l'ex-député de Fabre, Joseph Facal, maintenant professeur à l'École des Hautes études commerciales.

Paradoxalement, le médiocre vote de confiance dont Bernard Landry fut la victime survient au moment où les sondages accordent au PQ un appui élevé, à 46 % des intentions de vote, et à la souveraineté-association, un score de 54 %. Plusieurs péquistes ont critiqué le traitement sévère que les militants du parti réservent à leurs chefs. «Danton, le grand révolutionnaire, disait: "la Révolution dévore ses enfants". J'ai l'impression que le Parti québécois a une légère tendance à dévorer ses chefs», a dit Louise Beaudoin hier. «On veut que la population nous fasse confiance comme parti et on n'arrive pas à faire confiance à nos chefs. On a plutôt tendance justement à les laisser tomber.»

Après s'être réunis à huis clos pendant une heure et demie afin de surmonter leurs émotions, les quelque 1600 délégués se sont attelés à l'adoption ou au rejet des propositions amendées samedi. Ils ont adopté une proposition-fleuve sur la marche vers la souveraineté, notamment en nommant un ministre responsable de l'accession à la souveraineté et en y consacrant des fonds publics. En outre, la prochaine plate-forme électorale du PQ portera sur un projet de pays. Un gouvernement péquiste organisera et tiendra un référendum «le plus tôt possible à l'intérieur du mandat», selon la formule qu'avait retenue M. Landry.

Enfin, les délégués ont rejeté la proposition, défendue samedi par Yves Michaud, visant à interdire aux francophones et aux allophones l'accès aux cégeps anglophones.