Le parti impossible

Bernard Landry se serait certainement passé de l'hommage que lui a rendu Paul Martin, quand il a loué «son dévouement à sa province».

S'il y a un mot que le chef démissionnaire du PQ abhorrait, c'est bien celui-là. La façon dont il le prononçait — provaiinnce... — témoignait du dédain que lui inspirait le statut actuel du Québec. M. Landry avait la colère facile, mais rien ne le mettait plus hors de lui que d'entendre quelqu'un douter de sa détermination à réaliser la souveraineté.

Les «purs et durs» qui favorisaient une approche plus expéditive que la sienne pour y parvenir représentaient sûrement un pourcentage significatif des 24 % de délégués qui lui ont refusé leur confiance.

Samedi, en atelier, ils avaient dû capituler encore une fois devant les partisans de l'étapisme maudit. Leur amertume à l'endroit de l'establishment du parti était palpable. En sortant de la salle, plusieurs ont sans doute foncé vers l'isoloir pour faire payer à M. Landry cette nouvelle infamie.

Pourtant, aucun des aspirants présumés à sa succession n'est plus pressé qu'il ne l'était de voir le Québec devenir un pays. En réalité, la plupart le sont probablement moins, ne serait-ce qu'en raison de leur âge.

Certains ont attribué le résultat décevant du vote de confiance au manque de tact de l'entourage de M. Landry et de la permanence du parti. En janvier 2001, on avait utilisé la manière forte pour écarter ceux qui auraient pu lui contester la succession de Lucien Bouchard, mais il multipliait les égards à l'endroit de délégués dont le vote est secret. Il suffit parfois de peu de chose pour transformer une victoire en défaite. Un déplacement d'à peine une soixantaine de voix aurait permis à M. Landry d'atteindre les 80 % qu'il visait.

Le principal problème demeure toutefois que trop de militants confondent encore le sens politique et le respect de la démocratie avec la tiédeur souverainiste. Le compromis élaboré au cours des derniers mois donnait pourtant le maximum de garanties qu'il n'y aurait plus de tergiversations, tout en s'assurant que la population ne se sentirait pas prise en otage.

Devant une conjoncture plus favorable à son projet qu'elle ne l'avait peut-être jamais été, le PQ subissait un test de maturité au congrès de la fin de semaine, et il a lamentablement échoué. On a assisté, en pire, au même scénario qu'en novembre 1996, quand les délégués avaient failli congédier l'homme politique le plus populaire de l'histoire contemporaine du Québec.

M. Landry connaissait son parti mieux que quiconque. Rencontré à la sortie d'un restaurant, à peine quelques heures avant que le ciel ne lui tombe sur la tête, il expliquait avec indulgence que cette absence de jugement politique était une preuve de sincérité. Jamais il n'aurait pu imaginer qu'il s'apprêtait à en faire les frais.

Rien n'indique que les choses vont changer, bien au contraire. Quand les délégués ont repris leurs éternelles chicanes sur le processus d'accession à la souveraineté et sur la langue, hier après-midi, tout le monde semblait avoir oublié que le PQ en serait à son troisième chef en cinq ans.

Samedi, le député de l'Assomption, Jean-Claude Saint-André, «pur et dur» notoire, était toujours aussi convaincu que l'étapisme ne mènerait jamais le Québec à l'indépendance. Hier, l'ancien président de Montréal-centre, Mario Beaulieu, qui a vainement épaulé Yves Michaud dans sa tentative de forcer les allophones à fréquenter le cégep français, annonçait que le débat ne faisait que commencer. Pourquoi pas? Même la nouvelle présidente du parti, Monique Richard, est favorable à l'idée.

Il ne faut pas se fait d'illusion: la «saison des idées» n'a été qu'un nouveau chapitre de la lutte que les héritiers du RIN et ceux du MSA n'ont cessé de se livrer depuis la fondation du PQ. Le congrès devait en principe clore le chapitre, mais la démission de M. Landry et le lancement d'une course au leadership imposent maintenant une suite.

La vice-présidente, Marie Malavoy, a eu beau dire que le prochain chef devrait «correspondre au programme», la course sera inévitablement l'occasion de nouvelles remises en question. Et de nouveaux déchirements.

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Il est impossible d'évaluer les conséquences de ce gâchis, qui pourrait provoquer une réaction en chaîne, surtout si Gilles Duceppe décidait de quitter le Bloc québécois pour se lancer dans la course. C'est un pensez-y bien. Personne ne pourrait faire mieux que lui à Ottawa. En revanche, rien n'assure que la greffe prendrait avec le PQ. Il devrait avoir un long entretien avec Lucien Bouchard. Jean Charest pourrait aussi lui en dire long sur l'importation de sauveurs, mais M. Duceppe aurait toutes les raisons de douter de ses motivations.

Rien n'est plus fragile qu'un momentum en politique. Le camp souverainiste avait le vent dans les voiles depuis quelques mois, mais résistera-t-il à l'impression de désordre que donne encore une fois le PQ? Comment un parti qui semble carrément impossible à gérer pourra-t-il convaincre la population qu'il ferait mieux avec un pays?

À terme, l'arrivée d'un nouveau chef précipitera peut-être le départ de Jean Charest au profit de Philippe Couillard. Dans l'immédiat, la démission de M. Landry lui laissera un répit dont son gouvernement a bien besoin. Louise Harel est une femme d'une indéniable qualité, qui devrait assurer un minimum de cohésion au travail de l'opposition à l'Assemblée nationale, mais le PQ sera neutralisé comme force politique pour de longs mois. Autant dire une éternité.