Contes des mille et un jours

Un autoportrait de Van Gogh: Portrait de l’artiste sans barbe.
Photo: Agence Reuters Un autoportrait de Van Gogh: Portrait de l’artiste sans barbe.

Vincent Van Gogh a laissé près d'un millier de lettres où il racontait tout de son travail, de ses amours, de ses excès, de sa famille, de ses rages. Au fil du temps, cette correspondance a été édulcorée. Des chercheurs oeuvrent dans l'ombre pour lui redonner toute sa chair.

Un chantier silencieux a commencé voilà onze ans dans le secret de la chambre forte du musée Van-Gogh à Amsterdam. Un retour aux sources, aux mots de Vincent Van Gogh. Trois chercheurs se sont penchés sur les lettres du peintre, écrites en néerlandais, en anglais et en français. Car l'encre, doucement, et malgré les précautions, grignote le papier plus que centenaire. Tandis que dehors le mythe Van Gogh, né de l'admiration collective, a effacé Vincent.

Le paradoxe est là: il a laissé quelque 900 lettres, écrites essentiellement à son frère et protecteur Théo, mais aussi à ses soeurs, à ses amis peintres, à de vieilles connaissances néerlandaises. Il racontait tout de son travail, de ses paysages, de ses choix de couleur, de ses doutes, de ses maux d'estomac, de ses dents déchaussées, de ses excès, de ses amours, de ses putains, de ses lectures, de sa mauvaise humeur, de ses reproches, de la foi perdue, de l'enfance, du père... Formidable autoportrait d'une carcasse insoumise et sauvage, d'un autodidacte gorgé de peinture et de littérature, d'un homme et de ses faiblesses. Tellement plus intéressant que le martyr, le fou, le totem.

Les médecins légistes en chef s'appellent Leo Jansen et Hans Luijten, universitaires spécialistes de littérature néerlandaise. Wouter Van der Veen, recruté à 24 ans parce qu'il parle le français aussi bien que le néerlandais, est venu prêter main-forte. Le matin, ils enfilent des gants, s'alignent, sous le regard des caméras, dans une salle qu'ils n'ont pas le droit de décrire.

Sur la table, une lettre jaunie en guise de reste humain. Caractère par caractère, elle est relue, débattue. Un papier froissé laisse imaginer la fatigue de Théo supportant mal les reproches de Vincent. De cette longue plongée naîtra d'ici à trois ans une nouvelle version, annotée et commentée, de la correspondance de Vincent Van Gogh. Dix mille pages. «Nous voulons donner au public les textes de Van Gogh comme il les a écrits», explique Leo Jansen.

La correspondance actuellement publiée repose sur une transcription prudente faite en 1914 par Johanna Van Gogh-Bonger, veuve de Théo. Elle en retira ce qui pouvait fâcher la famille, les brouilles, ou la grande passion amoureuse de Vincent pour sa cousine Kee. En 1954, son fils, Vincent Van Gogh, édita une version complète, déjà très éclairante sur le personnage mais toujours polie.

Il fallait rendre à Vincent Van Gogh sa langue sans convention. «Je ne me retrouve pas dans les traductions faites jusqu'ici. On a amélioré le langage de Van Gogh. C'est comme si on corrigeait la perspective sur ses toiles. Le laisser parler comme un non-francophone donne à ses lettres une valeur ajoutée quasiment littéraire», explique Wouter Van der Veen. Pour Leo Jansen, «il y a eu travail d'embellissement, nous voulons démasquer les mythes».

Vincent, l'enfant de remplacement

Vincent Van Gogh est né le 30 mars 1853 à Groot-Zundert, au sud des Pays-Bas. Soit un an, jour pour jour, après le premier enfant mort-né de ses parents, Vincent. De là est née la thèse de l'irréparable blessure de l'enfant de remplacement, mal aimé par sa mère pour n'avoir su combler l'absence. Vincent jamais n'en parla dans sa correspondance, qui fourmille pourtant de souvenirs dans la campagne de Zundert: lui qui livrait tout de son âme cacherait donc forcément un traumatisme. La thèse atteint son apothéose dans le trop célébré livre de Viviane Forrester, Van Gogh ou l'enterrement dans les blés. Lorsque Vincent épouse la vie des mineurs du Borinage et descend un matin avec eux dans la fosse, elle écrit: «C'est comme un reportage sur le séjour du premier Vincent, mort-né, comme un aperçu de ses activités.» Certains biographes ont tenté de relativiser cet événement, expliquant que les enfants mort-nés étaient choses courantes à l'époque, que depuis des générations chez les Van Gogh on appelait les fils Vincent, Théo ou Cornélius.

Leo Jansen pense avoir mis la main sur la lettre qui remet cette thèse à sa place. La lettre appartient à un collectionneur privé, qui la lui a montrée. C'est un mot de condoléances envoyé par Vincent au mois d'août 1877 à M. Tersteeg, marchand d'art chez qui il avait fait son apprentissage à 16 ans à la galerie Goupil, à La Haye. L'homme venait de perdre un bébé. Vincent écrit: «Mon père a senti ce que vous avez dû sentir également ces derniers jours; dernièrement je me tenais le matin tôt, près de la petite tombe dans le cimetière de Zundert sur laquelle est écrit: "Que mes enfants viennent à moi car c'est à eux qu'est le royaume de Dieu".» Preuve est faite pour les chercheurs que l'enfant mort-né appartenait davantage à l'histoire de ses parents. Et aussi qu'il ne le fuyait pas.

Vincent le maudit

Une seule toile vendue de son vivant. Et s'écrit l'histoire du génie solitaire incompris. Les lettres de Van Gogh sont pleines de croquis, version miniature de toiles en cours. Il envoya celui d'après la nuit étoilée sur le Rhône au peintre Eugène Boch. Au dos, plein de mots raturés. Les chercheurs y ont reconnu le bout d'une lettre écrite à Paul Gauguin, finalement jamais envoyée. Vincent avait gardé le dessin et l'avait adressé à un autre. Commence alors le déchiffrage sous la rature. Caractère par caractère. Un seul d'entre eux pouvant nécessiter des semaines à être reconnu. Il y eut alors ces moments d'enthousiasme, où l'un des chercheurs débusque un a, s'en va prévenir les autres, qui arrivent, scrutent, doutent, et finalement acquiescent, fous de joie d'avoir une syllabe, enfin.

Voici le texte dans le français de Van Gogh: «Mon cher ami, écrivez donc plutôt à mon frère de garder vos tableaux a prix au lieu de les offrir à bas prix Il n'est pas plus commode de les vendre a bas prix croyez m'en si on les vend du tout. J'ai évité de vous écrire à ce sujet préférant que nous en causions plus amplement. Je suis dans ce moment en plein dans la besogne j'ai une demi douzaine de toiles de 30 carrées en train qui serviront de décoration à la maison.»

C'est l'automne 1888. Vincent est alors à Arles, pressé que Gauguin l'y rejoigne. Gauguin est en Bretagne, malade, et poches trouées, ce qui suffisait à rendre la vente urgente. Ce court texte, écrit dans le dos de son frère le marchand de tableaux, confirme ce que pressentaient les chercheurs. Vincent n'était pas pressé de vendre.

«C'est un artiste qui ne veut vendre qu'à ses conditions. Il y a une petite histoire: un homme se dit intéressé par un dessin. Vincent en demande 100 francs. L'homme tente de négocier. Vincent ne veut pas. Il dit finalement qu'il veut bien en donner trois autres mais que le premier reste à 100 francs. C'était: "Je donne mais je ne brade pas"», raconte Leo Jansen. On retrouve là son intransigeance avec le réel, son incapacité au compromis malgré la dèche.

Vincent pauvre

Il a connu la pauvreté. La pauvreté choisie, lorsqu'il décide de vivre parmi les mineurs du Borinage, en bourgeois défroqué, venu évangéliser l'ouvrier. La soupe populaire lorsqu'il recueille Sien, ancienne prostituée, alcoolique, mère de deux enfants, dont il avait fait son modèle. Mais, comme pour tout le reste, comme avec ses pointes de folie, la mythologie a généralisé les moments violents de sa vie. S'il n'a jamais été riche, souvent acculé, il n'a pas toujours été pauvre. Les lettres au peintre Émile Bernard, bientôt rééditées, racontent un Van Gogh drôle et bon vivant.

«Mon cher copain Bernard, [...] Pour faire du bon travail, il faut bien manger, être bien logé, tirer son coup de temps en temps, fumer sa pipe et boire son café en paix.» Il dort à l'hôtel, mange au restaurant, va au bordel. Il vit avec 250 francs par mois que lui envoie Théo. Pour comparaison, son ami le facteur Roulin, une femme et trois enfants, gagne 135 francs par mois.

Et voilà un autre mythe de déboulonné.