Lettre aux artistes et intellectuels de la jeune génération - Gagner sa vie ici, prendre sa place ici

Je vous écris en tant qu'artiste praticien, jour après jour depuis 1955, presque 50 ans déjà. Cela m'a fait hésiter longtemps avant de répondre à vos questions et, surtout, de le faire par l'écrit. Je m'interrogeais sur l'utilité que cela pouvait avoir, sachant que ce texte serait lu par une génération d'artistes habitués aux communications rapides, à Internet, aux brusques changements de société. Je doutais de leur intérêt à lire des propos tirés d'une mémoire d'un autre âge. Malgré tout, j'accepte de témoigner, avec tous les risques que l'on court dans notre milieu de l'art à écrire un texte d'opinion en tant qu'artiste.

Je trouve la situation actuelle du milieu de l'art complexe, fragile et frileuse. Il manque actuellement de présence dans les voix médiatiques en ce qui concerne l'importance des arts visuels sur la scène publique. Les artistes sont en train de disparaître complètement des grands médias de communication, où se joue un débat important et aussi où se décident les choix de société et les investissements en argent de l'État.

Je m'inquiète de voir une émission de qualité comme Indicatif présent, animée par Marie-France Bazzo, aborder les arts visuels à partir des aquarelles, des dessins et des peintures d'écrivains, de comédiens ou d'autres intervenants issus de l'industrie du spectacle. Qui oserait parler de littérature, de théâtre et de musique en dehors des professionnels directement concernés? Si cela se passait ainsi, il y aurait une levée de boucliers de ces milieux! Indicatif présent est un exemple parmi beaucoup d'autres. Ces émissions invitent toujours de vrais géographes, de vrais sociologues, de vrais anthropologues, de vrais écrivains et combien d'autres spécialistes de qualité. Pourquoi les artistes ne se retrouvent-ils plus dans le collimateur de l'information?

Il faut questionner les médias et nous interroger sur notre comportement face à la communication. C'est urgent si nous voulons occuper la place qui nous revient tant dans la réalité quotidienne que dans l'imaginaire social! Ceux qui disent le contraire depuis plusieurs années ont mené l'ensemble des artistes vers un cul-de-sac et dans une situation économique désastreuse. Si vous souhaitez vivre de votre art, cela commande un engagement quotidien pour sortir du dilettantisme et travailler à votre intégration en étant présent dans la société.

Gagner sa vie

Nous avons connu la mythologie de l'artiste souffre-douleur de la fin du XIXe siècle. Et je n'ai pas à revenir sur l'histoire de Refus global et de notre aliénation dans la société québécoise. Il s'est passé 50 ans depuis, et ça suffit! Il faut vous occuper de vous et de votre survie comme artistes, maintenant!

Notre engagement en création nous donnait des rôles de curés, d'un haut clergé qui décidait du bon goût du peuple. D'ailleurs, en regardant attentivement notre société culturelle actuelle, dite contemporaine, nous retrouvons tous les comportements cléricaux de la société québécoise des années 50, mais laïcisée. De cette génération, nous avons conservé un regard hautain et un peu méprisant sur le public et sur la population. Croyant avoir un pouvoir sur la connaissance que l'on trouve trop complexe pour la partager avec le public, souvent, on l'embrouille d'un regard flou (hors foyer) très répandu en art contemporain.

Notre existence d'artistes et notre reconnaissance, nous l'attendions de l'État et de l'extérieur de ce pays. Personne ne cherchait, ici. Il ne fallait surtout pas poser ce genre de question, jugée «idiote»: comment gagner sa vie comme créateur? Alors, la question du marché de l'art dans notre culture, de notre avenir et du public, du sens que prend l'art dans notre société, pas question d'en parler!

J'imagine que le choc est brutal pour des artistes instruits de découvrir la dure réalité de gagner sa vie. Nous avons longtemps évité de nous questionner sur la place que l'art occupe dans la société québécoise, dans l'enseignement, dans nos familles, chez nos amis, dans l'environnement des villes et des villages. Qu'est-ce que le marché de l'art? Que fait ce public instruit par notre Révolution tranquille, à part lire Le Journal de Montréal? Belle introduction à un début de carrière de découvrir que notre pratique s'est enfermée sur elle-même, qu'elle est devenue un art de bénévoles entretenus par l'État parce que souvent devenu un art sans débouché. Après un tour de piste de quelques années, le nouvel artiste retourne aux études pour faire un doctorat sur sa pratique et changer d'orientation.

L'exil

Plusieurs s'imaginent indépendants de la politique, de l'économie et de leur communauté et rêvent à l'international. Ils croient candidement qu'un jour, ils seront parachutés sur la grande scène internationale, enfin reconnus par l'autre, lequel aura un tel besoin de leurs oeuvres qu'il leur accordera toute la place et s'empressera de les acheter!

Il faut regarder l'histoire des artistes du Québec des 50 dernières années comme une histoire tragique de l'exil à New York, à Paris, à Berlin. Ce n'est pas connaître le marché de l'art international de rêver que l'étranger soutiendra nos oeuvres, notre culture et nos valeurs à notre place. Problème identitaire d'un pays sans bon sens! À quel titre allons-nous chez l'étranger, toujours prisonniers dans l'ambiguïté et dans notre indécision? Quelle perception peut-il avoir de nous?

Je n'ai jamais cru à cette histoire de notre reconnaissance venant de l'étranger. Il faut commencer par se reconnaître soi-même, ici même, et voir ensuite si notre histoire intéresse les autres. S'imaginer que le pop art américain serait né seulement de bons artistes de New York relève encore du romantisme naïf. Sans l'appui des lobbys d'entreprises, cet art n'aurait pas circulé à travers le monde pour contribuer à l'hégémonie de l'empire des États-Unis.

Il faut se donner une cote ici en vue du marché des échanges internationaux, une cote soutenue par les collectionneurs de notre société, par l'élargissement des publics, et, après seulement, les oeuvres seraient remises en donation aux grands musées comme patrimoine culturel national.

Trahison des élites

Pour bien des myopes canadiens-français, nous serions venus au monde dans les années 50. Je me suis alors demandé: où donc étions-nous sur ce territoire pendant 400 ans? Peut-être étions-nous en exil dans la vieille France ou sur les terres de misère à travailler pour donner une existence au pays, ou encore migrants aux États-Unis dans des emplois de «Canucks»! Ainsi, selon les grands prêtres de la culture, en 1950, la culture nous serait apparue, à nous, peuple de misère noire?

Il est certain que je n'ai jamais eu d'ancêtres surréalistes. Ils n'avaient pas le temps, étant toujours dans l'urgence de la survie dans ce pays démesuré. Pour ma part, je crois qu'il n'est pas nécessaire que nous appartenions tous à la même histoire de l'art. J'ai toujours cru que l'art devait incarner la société et le territoire qu'il occupe et que le choix d'aller voir ailleurs arrive après l'affirmation de son identité. Que le Musée d'art contemporain de Montréal se soit assis sur le Refus global pendant 20 ans, comme une icône, évacuant toute exposition identitaire et sociale, aujourd'hui ce même musée cherche désespérément son public, avec une vision complètement hors foyer.

Un jour, nous prenons conscience que nous sommes des artistes institutionnalisés, que le public est souvent absent de nos réseaux, que la bourgeoisie du Québec inc. liquide lentement notre patrimoine pour aller finir ses jours dans les îles du Sud ou dans la vieille France! Cette élite qui, après la Révolution tranquille, devait soutenir la culture et aider au développement de la société par son mécénat, elle qui s'est enrichie grâce à cette révolution culturelle, arrivée à l'âge de la sagesse, elle est en voie de s'exiler avec nos caisses de dépôt et toutes les autres caisses où nous avons placé nos espoirs.

Pendant ce temps, les musées n'ont pas de budget pour acheter les oeuvres des artistes. Il y a là un manque de confiance et une trahison de la part de nos élites. Si personne ne soutient la monnaie du pays, les valeurs s'écroulent! Soutenir l'art, c'est soutenir ses propres valeurs, sinon il n'y a plus de pays. On croit à nos valeurs si on croit à un avenir! Sinon, c'est chacun pour soi, et la corruption s'installe comme mode politique. Je crois malheureusement que nous en sommes là!

Dans quel pays habitons-nous? Nous sommes devenus une société avortée et sans projet social qui s'est dit NON deux fois. On ne me conte plus d'histoires, et je peux en dire long. J'en ai vu, de jeunes artistes talentueux être consommés comme du fast-food par le système pour être ensuite jetés dans le néant de l'histoire de l'art après cinq ans de carrière.

Je crois qu'il faut agir autrement et prendre conscience que nous appartenons à un mouvement d'ensemble construit sur un ensemble de valeurs fondamentales. C'est maintenant à votre génération de brasser la baraque. Si vous choisissez de partir, vous devrez revenir dans les territoires d'Amérique afin de poursuivre notre recherche identitaire.

Sur la place publique

Les artistes en arts visuels doivent participer aux débats sociaux sur la place publique. Nous avons besoin de têtes qui dépassent, de mettre fin au nivellement statué par la société du refus social, de sortir de l'adolescence de groupe, d'affirmer notre art et notre existence par la même occasion. Arrêter d'avoir peur de ce que l'autre pense de nous, écrire des livres, des manifestes, passer à la télévision, à la radio, être présents partout. Il faut retrouver le public et en créer de nouveaux pour notre survie comme artistes.

Pour l'instant, face à l'urgence, cessons de comparer notre histoire à celle des autres et posons-nous la question sur notre avenir comme artistes. Après 50 ans de lutte en tant qu'artiste à créer, à voyager entre l'exil et la migration, je ressens l'urgence de bâtir des liens dans notre société. Je pense que l'art n'est pas aussi hermétique qu'on le laisse croire; c'est sa présentation, sa communication et son encadrement trop institutionnel qui le clôturent et l'isolent des publics.

J'ai rêvé d'un lieu où l'art de vivre se retrouverait dans les petites choses aux valeurs très simples. De se trouver bien dans l'esprit d'un lieu où l'art est intégré à la vie comme de terminer sa vie et son oeuvre dans l'espace, tel Gaudí terminant sa vie dans sa cathédrale baroque, à Barcelone.

Oui, j'ai rêvé que j'arrêterais mes migrations, que je ne me déplacerais plus, que je terminerais mon exil; que ma vie était ici, autour de mon territoire, que le temps... le temps m'était compté. Je voulais me promener en forêt, goûter la nature, la partager et y amener des créateurs pour qu'ils m'aident à comprendre mon territoire. Mon rêve se réalise peu à peu: les sentiers d'art in situ sont là, dans les Jardins du précambrien [NDLR: à Val-David, lieu de résidence et de travail de l'artiste]; des artistes à l'oeil vif y ont laissé des traces, les poètes invités y ont ajouté leurs mots et la sonorité des compositeurs envahit parfois la forêt. En marchant l'automne sur le territoire à la fin de chaque symposium, alors que le public a quitté l'endroit, j'entends encore les murmures de l'été. Alors, ma vie d'artiste prend un sens!

J'aimerais terminer ce texte en vous posant une question importante. Vous connaissez bien les nouvelles technologies et vous avez fait vos études; vous avez analysé l'art, psychanalysé son contenu, et vos professeurs vous ont indiqué les oeuvres à retenir des artistes inscrits dans l'histoire. Alors, je vous pose cette question, qui est de Paul Gauguin: «Qui sommes-nous? Où allons-nous?»

* Ce texte, adapté pour Le Devoir, a été écrit durant l'hiver 2004 à la demande de la revue Dialogis, qui vient de le publier dans son numéro du printemps 2005. Le texte intégral est disponible à www.dialogis.org.

Le dixième anniversaire de la Fondation Derouin est par ailleurs souligné aujourd'hui à Val-David sous la présidence d'honneur de l'ancien premier ministre du Québec, Lucien Bouchard. Enfin, lundi, l'ouvrage En chemin avec René Derouin, de Manon Regimbald (L'Hexagone), sera disponible en librairie.

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