Nathalie Simard poursuit Guy Cloutier

Ayant recouvré son droit de parole avec la levée de l'ordonnance de non-publication mardi, Nathalie Simard passe à l'offensive et exige réparation de la part de Guy Cloutier. Elle a intenté hier une poursuite en dommages et intérêts de 1,2 million de dollars contre son ancien imprésario et la firme à travers laquelle il gérait sa carrière, Novem Communications, maintenant propriété de sa fille Véronique.

La poursuite déposée par les avocats de Mme Simard réclame 5578 $ pour les frais de psychologue et les coûts de médicaments, 300 000 $ pour la perte de revenu, 800 000 $ en dommages moraux et 100 000 $ en dommages punitifs.

À travers la plume de ses avocats, Nathalie Simard décrit le contrôle total qu'exerçait Guy Cloutier sur tous les aspects de sa vie, et ce, dès sa plus tendre enfance. Il était perçu comme un «père de remplacement», lui qui avait tiré sa famille d'une situation économique précaire en prenant en charge la carrière du jeune René puis, plus tard, celle de sa soeur Nathalie. M. Cloutier a agi à titre de gérant de Mme Simard de 1979 jusqu'en février 2004, quelques semaines avant son arrestation.

Dans le texte de la poursuite, on peut lire que Guy Cloutier aurait, par ses pressions, évincé du domicile familial le père alcoolique de la jeune fille alors que celle-ci n'avait que quatre ans. Il l'aurait également retirée de l'école en secondaire 2, «prétextant qu'elle [devait] se consacrer à son travail». Le gérant a aussi administré les revenus et le patrimoine de Mme Simard «pendant toute la durée de leur relation professionnelle et personnelle».

«En tant qu'adulte, Nathalie Simard [était] toujours dépendante de Cloutier et n'exer[çait] aucun choix professionnel ou personnel sans au préalable avoir obtenu son aval», écrivent les avocats de Mme Simard. Cette dépendance était telle que Mme Simard avait l'habitude de demander la permission de son gérant avant d'acheter des vêtements. «Cloutier [est allé] jusqu'à lui imposer un fiancé», affirme-t-on dans le document présenté à la cour.

Cet homme qui la met au monde sur le plan artistique, «à qui elle voue une confiance absolue et sans bornes», abuse d'elle à maintes reprises de 1980 à 1987, ainsi que lors d'un épisode survenu en 2001. «Les abus sexuels [...] sont à une fréquence de une à deux fois par semaine et, à chacun des séjours de Nathalie Simard à la résidence secondaire de Cloutier, à Sainte-Adèle, les week-ends, les abus sexuels sont systématiques et peuvent avoir lieu à plusieurs reprises à l'intérieur de la même fin de semaine», lit-on dans la requête.

On y soutient que Guy Cloutier a affirmé «à maintes reprises» à la jeune Nathalie qu'une dénonciation entraînerait «la fin de sa carrière et celle de son frère René, en plus de causer un tort irréparable à la famille de Cloutier».

M. Cloutier aurait continué à l'«humilier» et à «briser sa confiance en elle» une fois rendue à l'âge adulte en «adoptant une attitude mesquine à l'égard de son apparence physique en lui soulignant en public qu'elle a une taille corpulente qui fait en sorte qu'elle ne peut plus être montrée en public».

Préjudices

La poursuite allègue que les abus commis par Cloutier, pour lesquels il a plaidé coupable à cinq des huit chefs d'accusation, ont «affecté profondément» la vie de l'artiste, compromettant sa capacité à obtenir des contrats et à générer des revenus. «La peur, la honte et une culpabilité indicible l'habitent constamment, faisant en sorte qu'elle s'isole du monde extérieur», affirme-t-on dans le document juridique. Mme Simard «est affligée de troubles de la personnalité dépendante et de stress post-traumatique» qui l'obligent depuis 2003 à consulter un psychologue de une à deux fois par semaine.

L'élément déclencheur de sa démarche thérapeutique semble avoir été l'arrivée de sa fille à l'âge de 11 ans, l'âge qu'elle avait lors des premiers abus. Elle traverse des «périodes incontrôlables de surprotection résultant des sévices qu'elle a elle-même vécus à cet âge».

Réaction du clan Cloutier

Peu surpris de la démarche de Mme Simard, l'avocat de Guy Cloutier a noté que les dommages généralement accordés lors de telles poursuites civiles se limitent à des sommes oscillant entre 30 000 et 50 000 $. «Je n'ai pas procédé à l'évaluation, mais je constate que le montant est très élevé comparativement aux recours de même nature qui ont été exercés dans le passé», a expliqué Me Claude F. Archambault, soulignant que l'octroi d'un million de dollars constituerait un précédent au Québec. Il a précisé hier après-midi qu'il n'avait pas encore discuté avec son client de la possibilité de négocier pour en arriver à une entente hors cour.

La fille de Guy Cloutier, Véronique, aujourd'hui propriétaire de la firme Novem, s'est quant à elle abstenue de commenter la poursuite, se contenant de souhaiter de la «sérénité et du courage aux victimes pour que le tout se passe le mieux possible pour tout le monde» lorsque les caméras de télévision sont allées la traquer à la sortie d'une station de radio où elle animait son émission.

La porte-parole du Regroupement des CALACS, qui viennent en aide aux victimes de viol, Carole Tremblay, a salué la sortie publique et la poursuite de Nathalie Simard, qui «envoient un message de courage» aux victimes anonymes.

Mme Tremblay a dit espérer que cela pourra aussi infléchir l'opinion publique en faveur d'une plus grande prévention de telles agressions. «Une personne qui est crédible comme ça, que les citoyens du Québec ont appris à connaître toute petite — elle fait partie de la famille de tout le monde au Québec —, ça peut apporter une oreille plus attentive de la part des décideurs. C'est aussi plus couvert médiatiquement», a dit constater Mme Tremblay, qui espère voir un jour une campagne médiatique contre les agressions sexuelles de l'ampleur de celle contre l'alcool au volant.

Guy Cloutier purge une peine d'emprisonnement de 42 mois, prononcée en décembre dernier, à la prison Saint-François, à Laval. Il sera admissible à une libération conditionnelle en février prochain.