Joe Morselli, le vrai patron des libéraux fédéraux

Daniel Dezainde a carrément perdu le contrôle du financement du parti au profit de Joe Morselli et de son adjoint, Beryl Wajsman. Ce dernier refusait même de se rapporter au directeur général, une situation que M. Dezainde jugeait inacceptable.
Photo: Jacques Nadeau Daniel Dezainde a carrément perdu le contrôle du financement du parti au profit de Joe Morselli et de son adjoint, Beryl Wajsman. Ce dernier refusait même de se rapporter au directeur général, une situation que M. Dezainde jugeait inacceptable.

Joe Morselli était «le vrai boss» du PLC-Q, bien que personne ne lui connaissait de titre officiel au sein de la formation, si ce n'est que celui d'ami intime d'Alfonso Gagliano. Et il n'hésitait pas à recourir aux menaces pour imposer son autorité.

Daniel Dezainde n'était pas encore entré dans ses fonctions de directeur général quand Benoît Corbeil lui a présenté cet homme mystérieux, le 14 mai 2001, lors d'une rencontre au restaurant Chez Frank, dans la Petite Italie. «Je ne comprends vraiment plus pourquoi Benoît m'amène là pour me présenter "le boss, le vrai boss". On m'explique qu'il [Joe Morselli] est responsable du financement et que, si j'ai des besoins, je passe par lui», a déclaré M. Dezainde hier lors de son témoignage à la commission Gomery.

«Là, il y a plusieurs cloches qui se sont mises à sonner», a poursuivi M. Dezainde, aujourd'hui attaché de presse du ministre Jacques Saada. Cinq jours auparavant, Alfonso Gagliano, le lieutenant politique du Parti libéral du Canada au Québec (PLC-Q), avait provoqué «un certain inconfort» en lui confirmant sa nomination à la direction générale du parti. «Il m'a dit: "On va en profiter pour modifier les fonctions du directeur général. À compter de maintenant, le directeur général ne s'occupera plus de financement." J'étais un petit peu étonné», a dit M. Dezainde.

D'autres surprises attendaient M. Dezainde, si nombreuses qu'il a fini par se croire dans un épisode de The Twilight Zone, une série-culte de la télévision qui, à l'instar de la politique à la mode libérale, est imprégnée de phénomènes paranormaux. M. Dezainde a eu «des palpitations» lorsqu'il a appris que le parti avait utilisé 2,8 millions de dollars d'une marge de crédit de trois millions pour la campagne de 2000 et qu'il disposait de six semaines pour faire un premier paiement de 500 000 $. Une mission impossible à remplir puisqu'il n'avait pas un mot à dire sur le financement, placé entre les mains de Joe Morselli par Alfonso Gagliano, comme l'a aussi confirmé Benoît Corbeil lors de son témoignage.

M. Dezainde a carrément perdu le contrôle du financement du parti au profit de Joe Morselli et de son adjoint, Beryl Wajsman. Ce dernier refusait même de se rapporter au directeur général, une situation que M. Dezainde jugeait inacceptable. Il s'en est plaint au ministre Gagliano, qui l'a renvoyé à son chef de cabinet, Jean-Marc Bard, et à Joe Morselli pour tous ses besoins d'argent.

M. Dezainde a fait le voyage jusqu'à Ottawa pour informer Percy Downe, le chef de cabinet du premier ministre, de ces anomalies. «On va garder le contact», lui a simplement dit M. Downe. Celui-ci n'a jamais levé le petit doigt au cours des mois suivants. «Je me retrouve [alors] dans une situation où il y a des zones très très grises, des zones sombres», a résumé M. Dezainde.

L'insubordination de Beryl Wajsman constitue le prétexte idéal pour tenter de faire le ménage. «Mon objectif est clair: je veux reprendre le contrôle du parti et du financement», a dit M. Dezainde. Le 28 juin 2001, M. Wajsman organise un cocktail de financement à l'insu de la permanence, un geste qui lui coûtera son poste de collecteur de fonds. Avec ce coup de force, Daniel Dezainde essuie des menaces d'un Morselli si furieux qu'il craint pour sa propre sécurité. «Il est entré dans une colère, une grosse colère. Il m'a pointé du doigt à deux pouces du nez et m'a dit: "À partir de maintenant, je vous déclare la guerre!"», a-t-il raconté.

«Je sentais que ma sécurité était menacée», a poursuivi M. Dezainde, qui a voulu se doter d'une «police d'assurance» en informant la présidente du PLC-Q, Françoise Patry, et le ministre Gagliano de cette tentative d'intimidation. M. Gagliano a banalisé le geste. «Il m'a dit: "Écoute, Daniel, tu le sais, il s'est emporté. Il est colérique. C'est son caractère, mais il ne faut pas que tu lui en veuilles. Je vais lui parler"», a relaté M. Dezainde.

M. Morselli n'a plus jamais reparlé à M. Dezainde, mais il a poursuivi ses activités de financement occulte. Le ministre Gagliano a imposé la candidature d'Irène Marcheterre, actuelle directrice des communications de Jean Lapierre, pour remplacer Wajsman. Le lien de confiance entre Daniel Dezainde et Irène Marcheterre s'est rapidement rompu, encore sur des questions d'argent. «Dès qu'il était question de financement, le réseau de communication s'interrompait. Je n'avais pas d'information», a dit M. Dezainde. Tout comme Beryl Wajsman, Mme Marcheterre se rapportait à Joe Morselli, demeuré dans les officines du Parti libéral jusqu'au remaniement ministériel qui a coûté son poste à Alfonso Gagliano.

Daniel Dezainde a été forcé de soumettre les factures à acquitter du parti à l'approbation de Joe Morselli dès les premiers mois de son mandat à la direction générale. «J'ai été achevé. Non seulement je ne suis pas responsable de superviser le financement, j'apprends qu'il faudrait que je soumette mes factures à M. Morselli pour qu'il détermine ce qui doit être payé, ce qui ne doit pas l'être et quand.»

Les fonds du parti servent à «payer des factures qui n'existent pas», c'est-à-dire qu'elles n'apparaissent nulle part dans les registres comptables, a expliqué M. Dezainde. C'est notamment le cas d'une facture de 16 000 $ d'un entrepreneur en construction, qui a fini par se retrouver chez Groupaction. Jean Brault a acquitté certaines de ces factures invisibles, dont une de 14 000 $ pour la confection d'un site Internet. Joe Morselli s'est servi de ces machinations pour tenir Daniel Dezainde en laisse. Comme il n'était pas au courant de toutes les tractations financières, il valait mieux qu'il ne s'en mêle pas. «M. Morselli usurpait toutes vos fonctions?», a suggéré le commissaire John Gomery. «Absolument», a répondu M. Dezainde.

Joe Morselli, un homme d'affaires de Saint-Léonard, est le propriétaire du buffet Trio. Il a connu Alfonso Gagliano lors des élections scolaires de 1977 à la commission scolaire Jérôme-Le Royer, dont il a été commissaire et président. En 1989, alors qu'il était président du Congrès italo-canadien, il a survécu à un attentat lorsqu'une bombe a explosé sous sa voiture.

Amené au sein du PLC-Q par son ami Gagliano, M. Morselli a siégé à la commission des finances de 1995 à 2000. Il fait partie de la courte liste de militants du parti qui ont exigé de l'argent comptant de la part de Jean Brault en lui faisant miroiter de juteux contrats de commandite en retour.

Lors du cocktail de Noël du PLC-Q en 2001, Jean Brault a remis une enveloppe contenant 25 000 $ à M. Morselli. Craignant de perdre un important contrat avec le ministère de la Justice, le fondateur de Groupaction a aussi versé 50 000 $ à Morselli pour qu'il intercède en sa faveur. À la demande de M. Morselli, Jean Brault a enfin versé 25 000 $ à Beryl Wajsman pour qu'il puisse continuer son travail de collecteur de fonds après son congédiement. Beryl Wajsman a récolté 300 000 $ auprès des communautés culturelles au cours des six premiers mois de 2001, et il croyait atteindre une somme de plus de 1,2 million avant la fin de l'année. Il s'explique aujourd'hui devant la commission Gomery, tandis que Joe Morselli est attendu la semaine prochaine.
1 commentaire
  • Denis Lamontagne - Abonné 10 août 2009 16 h 16

    Marcheterre avec Vision Montréal - Est-on prêt à tout pour gagner ?

    Je me demande comment madame Arel fera pour inculquer quelques notions d'éthique à Mme Marcheterre.

    Les lieutenants sont aussi responsables de leurs actes, dont celui d'accepter l'inacceptable.

    Si de tels éléments s'approchent. on peut soupçonner ce qui les attirent.