Gagliano aurait prié Corbeil de se taire

Alfonso Gagliano a exercé des pressions sur Benoît Corbeil afin qu'il n'éclabousse pas la famille libérale devant la commission Gomery, mais il a manqué de pouvoir de persuasion. L'argent des commandites a facilité l'élection de Denis Coderre et d'Yvon Charbonneau et il a servi à rémunérer des attachés politiques encore actifs à Ottawa, a révélé hier l'ex-directeur général de la section Québec du Parti libéral du Canada (PLC-Q) contre vents et marées.

M. Corbeil a essuyé les menaces voilées d'Alfonso Gagliano et d'un interlocuteur anonyme dans les semaines précédant son passage à la commission Gomery. Son témoignage a culminé hier par la réception d'une mise en demeure de la part d'Irène Marcheterre (directrice des communications de Jean Lapierre), de Luc Desbiens (conseiller politique de Lucienne Robillard) et de Richard Mimeau (le premier directeur général du PLC-Q de l'ère Martin).

Benoît Corbeil a remis 50 000 $ en liquide aux Marcheterre, Desbiens, Mimeau et à six autres collaborateurs qui ont prêté main-forte au Parti libéral du Canada, section Québec (PLC-Q) lors de la campagne de 2000. Il y avait même dans le groupe le responsable des opérations au bureau du premier ministre, Daniel Dezainde.

Comme à chaque campagne depuis 1993, le Parti était démuni, il craignait l'avancée du Bloc au Québec et déployait sa stratégie électorale dans un climat d'urgence. «Si je n'avais pas eu d'argent liquide, nous n'aurions pas payé les attachés politiques, a dit M. Corbeil, qui fut directeur général du Parti de 1999 à 2001. Nous avons contourné la loi électorale, que voulez-vous!»

Selon M. Corbeil, les travailleurs d'élection ont exigé eux-mêmes d'être rémunérés avant le début de la campagne. Pris de court, il s'est adressé à Jean-Marc Bard (le chef de cabinet de M. Gagliano), qui l'a mis en contact avec Jean Brault, de Groupaction. Celui-ci a versé 50 000 $ en liquide, dans une enveloppe en billets de 100 $, et 50 000 $ par chèque par l'intermédiaire de l'un de ses sous-traitants, Commando Marketing, afin de brouiller les pistes. «Il m'a dit: "c'est à prendre ou à laisser"», a expliqué M. Corbeil. Brault lui a confié qu'il détenait plusieurs contrats avec le gouvernement et qu'il voulait éviter les contributions déclarées au Parti pour ne pas éveiller les soupçons.

Benoît Corbeil a pris cet argent qui réglait tous ses problèmes et il en a informé Jean-Marc Bard. «Ce sont eux [les attachés politiques] qui m'ont demandé d'être payés en argent. Ils m'ont dit merci», affirme-t-il.

M. Corbeil jure qu'il n'a jamais demandé 400 000 $ à Jean Brault, ni même ordonné qu'il paie 80 000 $ à son ami Serge Gosselin pour qu'il puisse réaliser du travail pour le parti.

Un appel de Gagliano

Benoît Corbeil a reçu un appel inattendu d'Alfonso Gagliano, il y a trois semaines. «Il m'a dit: "je viens d'apprendre que tu vas faire des révélations à la Commission qui impliquent la commission électorale. [...] Écoute bien, les gens vont sortir contre toi et tu vas encore perdre ta réputation», a-t-il relaté.

M. Corbeil en a aussitôt informé son avocat, Guy Bertrand, car il jugeait étrange que le ministre déchu soit déjà au courant des déclarations préliminaires qu'il avait faites aux procureurs de la Commission, sous le sceau de la confidentialité.

De son côté, M. Gagliano a nié, sur les ondes de Radio-Canada hier soir, avoir menacé le témoin Corbeil tout en reconnaissant lui avoir parlé. «Je peux vous assurer que je n'ai jamais fait de menaces [à Benoît Corbeil]. Je lui ai demandé pourquoi il disait des choses pareilles quand ce n'est pas la vérité», a-t-il déclaré.

M. Corbeil a reçu par la suite un appel anonyme laissant entendre que ses révélations à la presse concernant l'existence d'un réseau occulte de libéraux influençant les nominations à la magistrature et l'octroi de subventions lui coûteraient aussi sa réputation. Enfin, M. Corbeil a reçu hier, en plein coeur de son témoignage, une mise en demeure des avocats d'Irène Marcheterre, de Luc Desbiens et de Richard Mimeau le sommant de se rétracter au sujet des propos «faux, vexatoires et diffamatoires» qu'il aurait tenus hier.

Me Bertrand y a vu une autre forme d'intimidation à l'égard de Benoît Corbeil, qui se montre encore plus loquace que son prédécesseur, Michel Béliveau. Cet ami intime de Jean Chrétien a indiqué la semaine dernière qu'il avait reçu environ 100 000 $ en liquide de Jacques Corriveau pour livrer bataille au Bloc québécois en 1997. Directeur-général du PLC-Q à l'époque, M. Béliveau a soutenu qu'il avait remis cette volumineuse enveloppe à son adjoint, Benoît Corbeil, ce que le principal intéressé a nié.

M. Corbeil a reçu deux enveloppes de 5000 $ et 4000 $ en liquide destinées aux candidats libéraux Denis Coderre (Bourassa) et Yvon Charbonneau (Anjou-Rivière-des-Prairies). Il a remis les 5000 $ à Joe Barbieri, l'organisateur de M. Coderre, et les 4000 $ à Marcel Aucoin, l'organisateur de M. Charbonneau. Les deux hommes ont été élus en 1997. M. Coderre peut encore se vanter d'être député libéral, tandis que M. Charbonneau est l'ambassadeur du Canada à l'UNESCO, à Paris.

Benoît Corbeil a laissé entendre que d'autres circonscriptions auraient pu recevoir de l'argent liquide, dont celles de Raymond Lavigne, aujourd'hui sénateur, Jean Chrétien et Raymonde Folco, l'actuelle présidente du caucus des députés du Québec. Il n'était cependant pas impliqué. «J'ai entendu des rumeurs selon lesquelles des circonscriptions étaient beaucoup plus riches que d'autres», a dit M. Corbeil, qui a pu le vérifier lors de ses tournées sur le terrain: locaux officiels, locaux satellites, surabondance de travailleurs d'élection. «Ça ne prend pas un doctorat pour comprendre que ce n'est pas juste du bénévolat.»

M. Corbeil termine son témoignage aujourd'hui.

Avec la Presse canadienne

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Qui sont-ils? Qu'ont-ils reçu?

La générosité de Jean Brault, le fondateur de Groupaction, a permis à Benoît Corbeil de verser 50 000 $ à neuf militants et attachés politiques libéraux pour leurs loyaux services de la campagne électorale de 2000. Quatre d'entre eux font encore partie, pour le moment, du clan Martin.

Selon M. Corbeil, les travailleurs d'élection et attachés politiques ont exigé eux-mêmes d'être payés en liquide. Il s'agit de:
- Irène Marcheterre, directrice des communications du ministre des Transports, Jean Lapierre, le lieutenant politique de Paul Martin au Québec. Elle travaillait à la permanence du parti lors de l'élection de 2000 (5000 $).
- Luc Desbiens, conseiller politique de la ministre des Affaires intergouvernementales, Lucienne Robillard. Il était responsable des communications à la permanence du Parti lors de la campagne de 2000 (5000 $).
- Daniel Dezainde, l'attaché de presse du ministre responsable de l'Agence de développement économique, Jacques Saada. Il siégeait à la commission électorale en 2000 comme représentant du bureau du premier ministre avant de devenir directeur général du Parti en 2001 (3000 $).
- Michel Joncas, président de la Commission de l'organisation pour les instances nationales du PLC. Cet avocat fut président de l'Association libérale de Sherbrooke (2000 $).
- Richard Mimeau, ex-directeur général du PLC-Q, nommé par Paul Martin en octobre 2003 au lendemain de sa prise de contrôle de la formation politique. Il était responsable de l'organisation des assemblées pour le choix des délégués dans la course à la direction (6000 $).
- Pierre Lessieur, administrateur principal de Développement économique Canada depuis 2004. Il fut l'attaché politique du ministre Gagliano et son représentant à la commission électorale en 2000 (6000 $).
- Claude Lemieux, directeur de la députation au sein du cabinet de Jean Charest. Il fut attaché politique de M. Gagliano de 1997 à 2002. (6000 $)
- Bruno Lortie, directeur de cabinet de la ministre provinciale du Tourisme, Nathalie Normandeau. Il fut organisateur de la région de Québec pour les libéraux fédéraux (15 000 $ pour payer des travailleurs d'élection).
- Une amie de Daniel Dezainde, dont le nom est resté inconnu. (2000 $).

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