Des gestes de violence ternissent le défilé du 1er mai à Montréal

Ramon Villarroel, un Mexicain d’une cinquantaine d’années, a reçu hier en plein visage et sous les yeux de plusieurs journalistes une forte dose de poivre de Cayenne lancée par un policier membre de l’escouade anti-émeute du Service de police d
Photo: Jacques Nadeau Ramon Villarroel, un Mexicain d’une cinquantaine d’années, a reçu hier en plein visage et sous les yeux de plusieurs journalistes une forte dose de poivre de Cayenne lancée par un policier membre de l’escouade anti-émeute du Service de police d

Encore cette année, et malgré une participation beaucoup moins massive qu’en 2004, c’est l’expression d’un grand mécontentement des syndicats et des travailleurs envers les politiques du gouvernement Charest qui a dominé le discours de la grande marche organisée hier par la coalition du 1er mai pour marquer la Fête internationale des travailleuses et des travailleurs.

Mais la manifestation, qui s’est autrement déroulée dans le calme, a été obscurcie en fin de parcours par une intervention plutôt musclée du groupe anti-émeute du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) qui, en voulant prévenir des affrontements avec certains anarchistes, a causé l’hospitalisation d’un Mexicain d’une cinquantaine d’années, victime de violents troubles respiratoires après avoir été aspergé de poivre de Cayenne.
L’an dernier, près de 100 000 personnes s’étaient déplacées pour transformer la fête des travailleurs en un gigantesque rassemblement anti-gouvernement. Avec ses 8000 participants, le défilé d’hier avait donc des allures beaucoup plus modestes. «Ce n’est pas du tout la même chose, avance Claudette Carbonneau, présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), qui fait partie avec plusieurs autres groupes de la coalition du 1er mai, organisatrice de l’événement. L’an dernier, la manifestation était nationale, cette année, elle est régionale. Alors, nous sommes très satisfaits des résultats.»
Selon Mme Carbonneau, la présence de ces travailleurs à leur fête doit surtout être interprétée comme un acte de protestation contre le gouvernement. «C’est très clair. On se rassemble pour demander d’être libérés des projets néo-libéraux des libéraux. Les PPP [partenariats public-privé] signifient pour nous pauvreté, privatisation et précarité. Aujourd’hui, les gens témoignent d’une autre vision de la société, qui parle de prospérité, de pérennité et de partage.»
Son homologue à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Réjean Parent, estime pour sa part que «cette fête est là pour faire ressortir toutes les revendications des travailleurs. Mais, dans le contexte actuel, on est aussi là pour lutter contre les politiques du gouvernement. On a senti un changement d’attitude ces derniers temps chez les libéraux, l’amorce d’un dialogue plus grand. Mais il faut s’assurer que ce n’est pas momentané.»
Parti de la rue McGill sous un ciel incertain, le cortège est descendu festivement jusqu’au Medley, rue Saint-Denis, où le groupe Loco Locass a pris la relève des slogans scandés en interprétant quelques pièces.

La police intervient
C’est à la toute fin de la manifestation que celle-ci s’est en partie gâtée. En voulant rejoindre la tête de la marche, qui est réservée à certains groupes, selon ce que décide le comité organisateur, quelques jeunes se réclamant du mouvement anarchiste ont eu maille à partir avec le service d’ordre de la FTQ. Quelques escarmouches ont éclaté, au coin de Saint-Denis et Sainte-Catherine, et devant le Medley, où des jeunes s’en seraient pris à certains employés de la FTQ. Le SPVM parlait hier de «bousculades», sans nécessité d’intervention.
Mais, peu après, sans que les observateurs présents y aient vu d’élément déclencheur, les forces anti-émeute qui se tenaient prêtes à proximité du Medley ont envahi la rue, coupant la queue du défilé de la tête, déjà engouffrée à l’intérieur de la salle. L’arrivée de ces policiers a fait monter la pression d’un cran. Des coups de matraque ont été distribués — et constatés par les journalistes — durant le positionnement des policiers. Brenda Perello, une Argentine, a ainsi été frappée en pleine poitrine par un policier, alors qu’elle circulait dans la rue.
Pendant plusieurs minutes, la rue Saint-Denis a donc été occupée par le SPVM, qui, devant le calme apparent troublé par des invectives, a décidé de rebrousser chemin. Ce qui s’est fait sans heurts pour la majeure partie des forces. Mais un groupe de policiers, qui battaient en retraite vers leurs camions dans une ruelle parallèle à Sainte-Catherine, ont été suivis par des manifestants exprimant généralement leur colère contre ce que plusieurs — et pas seulement des anarchistes — qualifiaient de brutalité inutile. Une arrestation faite à ce moment a alors envenimé les choses.
Ramon Villarroel, un Mexicain de près de 50 ans qui était venu comme chaque année avec d’autres ressortissants latino-américains à la marche du 1er mai, s’est à ce moment trouvé en tête du mouvement, bras levé et doigts en V. En réaction, un policier a sorti sa bouteille de poivre de Cayenne pour l’asperger en plein visage, à faible distance. Plusieurs témoins, dont des journalistes et des photographes, ont aussi été incommodés par le gaz. Selon le SPVM, les policiers ont agi ainsi parce qu’ils se sentaient menacés par la foule. «La personne incommodée criait aux policiers que la foule allait les encercler s’ils ne libéraient pas le prévenu», indiquait-on hier soir. Une interprétation des événements qui contredit toutefois celle de tous les témoins.
Les policiers se sont finalement retirés. Sur la chaussée, couché par terre, M. Villarroel était alors pris de spasmes. De bons Samaritains l’ont fait monter dans leur appartement, où on l’a aspergé d’eau. Malgré cela, l’homme, assez corpulent, n’arrivait pas à reprendre son souffle: il tressautait, criait, était complètement rouge, visiblement en insuffisance respiratoire. Une ambulance a été appelée, mais elle mettra plus de 15 minutes à parvenir à l’appartement, situé à un jet de pierre de l’Hôpital Saint-Luc. Il a finalement été amené à l’hôpital, où il se portait bien hier soir, selon le SPVM.
«C’est inadmissible, déplorait Karla Perez, qui était avec le groupe de M. Villarroel. Nous étions là par solidarité avec les travailleurs québécois, parce que, chez nous c’est une fête importante. Ramon n’a jamais provoqué la police, et on l’envoie à l’hôpital. C’est de la brutalité policière gratuite», disait-elle, choquée.
Olivier Lapointe, porte-parole du SPVM, affirmait pour sa part que l’ensemble de la journée s’était bien déroulé. «Il y a eu quelques méfaits, des vitrines cassées et trois arrestations. Mais rien de grave.» Alors pourquoi l’intervention de l’anti-émeute, dans une foule majoritairement composée de personnes de 40 ans et plus? «C’était pour disperser des groupes, dit-il, il y avait eu un peu d’agitation dans le secteur.» Il explique que «dans le tableau d’emploi de la force, le poivre de Cayenne vient avant l’intervention à main nue». «Le policier a dû se sentir menacé devant quelqu’un qui arrive les bras en l’air. C’était sa réaction, mais ça ne décrit pas l’ensemble de l’intervention policière.» Il reconnaissait toutefois que «ce n’était pas la norme d’envoyer quelqu’un à l’hôpital avec du poivre de Cayenne», dont les effets, selon lui, «ne sont pas dangereux» à long terme.

À voir en vidéo