Libre opinion: Reprendre en main l'avenir des églises du Québec

Au Québec plus qu'ailleurs, les églises, surtout catholiques romaines, ont profondément marqué le développement rural et urbain, distinguent le paysage construit des villes et des villages et imprègnent l'imaginaire collectif des habitants et de leurs visiteurs. Mais voilà que la réduction du nombre de pratiquants et, surtout, l'émaciation de la population cléricale mettent en péril ce patrimoine. Et de «fusions» de paroisses en fermetures d'églises, on ne compte plus les choix qui, malgré les revendications des citoyens affolés, illustrent le repli de l'Église, au profit de la pastorale (naturellement), pas des bâtiments.

Quelques chiffres prennent alors une dimension catastrophique. On compte au Québec quelque 2000 églises et chapelles catholiques. À peine plus de 100 sont «protégées» par un statut fédéral, provincial ou municipal. 135 paroisses ont été supprimées au Québec de 1995 à 2003 et, pendant cette période, 453 églises et chapelles publiques catholiques ont été désaffectées, c'est-à-dire une sur trois. En 2002, 43 des 262 fabriques de paroisse de Québec étaient déficitaires. Leurs actifs? À Montréal, en 1990, ils étaient encore composés à plus de 80 %... d'immeubles.

C'est dire que l'Église fait partie du problème, pas des solutions. D'une part parce que discuter de l'avenir des églises avec ses membres confine le questionnement entre les mains des représentants de moins de 5 % de la population (les pratiquants) alors qu'il serait juste de convier à la réflexion les autres 95 % qui font les frais du patrimoine. D'autre part parce que le patrimoine n'a rien à voir avec la religion; si les adhérents au culte ont voix dans sa constitution, ce n'est qu'à titre d'acteurs de la société civile, dans l'arène de laquelle il importe de resituer le débat. Le contraire conduit d'ailleurs aux plus étranges aberrations: ainsi le gouvernement québécois a-t-il, de 1995 à 2004, investi 134 millions de dollars dans des églises parce qu'elles promettaient de rester ouvertes au culte alors que, bien évidemment, elles continuent de fermer et qu'on ne sait toujours pas quoi faire avec.

Le choix du patrimoine

Penser un avenir aux églises requiert, au premier chef, qu'on distingue entre patrimoine et culte. Le premier est du domaine public, collectif et civil, tandis que le second est de l'ordre du privé; c'est d'ailleurs un des motifs qui sous-tendent qu'un État laïque puisse s'occuper de patrimoine mais pas de culte. Cette considération impose, notamment du fait de la nature performative d'une telle désignation, qu'on cesse de parler de patrimoine religieux.

Plus profondément, on doit permettre à un nombre de plus en plus grand de Québécois de considérer les églises comme occupant une place importante dans leur imaginaire, dans la spatialisation de leur identité, bref, dans leur patrimoine: il faut patrimonialiser les églises. Ce grand chantier social, logé sous le thème de la «reprise» physique et imaginaire de nos églises, repose sur deux piliers. L'entreprendre, c'est d'abord transférer à la société civile la propriété des églises — pas pour les confisquer mais pour les sauver, comme on protège nos rivières et nos forêts — et aussi reconnaître qu'on ne sauvera guère plus de 40 % d'entre elles, celles dans lesquelles une collectivité projettera son avenir, c'est-à-dire celles pour lesquelles on aura d'abord trouvé, à court et à long terme, un usage.

Dans un avenir rapproché, il y a cependant urgence. Pour plusieurs raisons, dont celle-ci: le prix moyen de vente, au cours des dix dernières années, d'un échantillon de 20 églises prises au hasard s'élève à 400 000 $. En vendre 1000 rapporterait donc quelque 400 millions de dollars. Il s'agit donc simplement de décider si cet argent est pastoral, donc s'il doit servir à l'évangélisation, ou patrimonial, donc s'il doit servir à la conservation.

Bien que le transfert à la collectivité des églises (sous la garde d'une société de fiducie) puisse tenir d'une logique patrimoniale généraliste, le statut particulier des églises au Québec peut aider à répondre à cette interrogation. Si, en Occident, les églises ont toujours formé le «patrimoine des pauvres», dont l'Église s'établissait comme fiduciaire — c'est pourquoi ses biens sont souvent dits être détenus «en mainmorte» —, ce régime de propriété se précisa ici dès le début de la colonie. Depuis trois siècles, l'immense majorité des Québécois ont été tenus de payer pour l'édification et l'entretien des bâtiments paroissiaux de l'Église catholique romaine, ce qui a présidé à ce que la législation et la jurisprudence aient maintenu entre les mains de la collectivité québécoise et de ses héritiers, et non entre celles de l'Église, des pratiquants ou de leurs représentants, la possession des églises paroissiales catholiques. Au moment où, dans les paroisses, on s'affranchirait bien de la responsabilité des bâtiments si des activités pastorales pouvaient y être maintenues quelque temps, leur reprise par la collectivité québécoise s'inscrit donc dans le cours des choses.

Cependant, posséder n'est rien si on ne sait que faire de ses possessions. Entre l'urgence immédiate et le temps qu'il faudra se donner pour affecter l'église en fonction de ses attributs patrimoniaux, il faut alors distinguer l'usage communautaire qu'on voudrait revoir dans les églises — sachant que, dans 20 ans, on aura besoin, là d'une bibliothèque, ailleurs d'un gymnase — de celui qui, à court terme, assurera leur survie. Or, puisqu'il est illusoire de croire que «nos gouvernements» pourront demain matin subvenir aux besoins des centaines d'églises qui fermeront quasi simultanément, il faut d'abord envisager une ou des utilisations de l'église qui justifient et paient son entretien, quitte à n'en réserver qu'une partie pour l'Église affectataire.

Intérêt public

Il s'agit somme toute d'inscrire les églises dans le temps long du patrimoine. Les procédures juridiques et financières qui soutiendraient alors leur reprise et leur conservation sont assez simples pour peu qu'on reconnaisse aux municipalités le rôle qui leur revient dans la patrimonialisation: celui, en l'occurrence, de fiduciaires au nom des collectivités dont l'appartenance et l'identité se définissent, avant tout, en termes de quartiers (municipaux) et qui, dorénavant, se reconnaissent sûrement plus dans le patrimoine que dans le culte.

Puis, en fonction, justement, de ce glissement des pratiques collectives, il suffirait de laïciser notre cadre législatif et les fossiles religieux dont il est truffé pour, par exemple, recycler les fabriques paroissiales en fabriques patrimoniales; de même, plutôt que de ménager la chèvre et le chou et parce qu'on ne peut pas payer pour tout, il faudrait lever les prérogatives accordées aux Églises, à commencer par les exonérations que la fiscalité municipale leur consent, en faveur du patrimoine, en l'occurrence des églises. Le critère justificatif est ici bien simple: c'est celui de l'intérêt public, qui permet d'exempter de taxes foncières, aussi, les garderies et les réserves naturelles, mais qu'on peut difficilement avancer pour favoriser 5 % de la population. Le patrimoine, en revanche, est par essence d'utilité publique; il ne reste qu'à le reconnaître en privilégiant non pas les cultes mais la culture.

Si les églises ont un avenir, c'est bien dans une telle conversion qu'il se profile.