Pettigrew à deux doigts de quitter le navire libéral

Le ministre des Affaires étrangères du Canada, Pierre Pettigrew, n'attend plus qu'un vote en sa faveur à l'Organisation des États américains (OEA), le 2 mai prochain, pour quitter le navire libéral. Et selon les informations obtenues par Le Devoir, M. Pettigrew aurait maintenant suffisamment d'appuis au sein de l'OEA pour espérer réellement prendre la direction de cet organisme international basé à Washington. Si les vents restent favorables à sa nomination jusqu'à la semaine prochaine, le ministre quitterait donc la politique canadienne dès le début du mois de mai, soit quelques semaines avant une élection qui s'annonce difficile pour les libéraux fédéraux au Québec.

Selon une source proche du ministre Pettigrew, ce dernier serait «très confiant» d'aller chercher le nombre de votes nécessaires pour décrocher le poste de secrétaire général de l'OEA, un organisme international qui regroupe 34 États des Amériques et qui est versé dans la coopération entre les pays et la promotion de la démocratie.

Une autre source directement branchée sur l'OEA, dans la capitale américaine, a affirmé au Devoir que les discussions étaient «très dynamiques» entre les pays pour dénicher un candidat de consensus et que les appuis en faveur de Pierre Pettigrew «se multipliaient».

L'intérêt des délégations en faveur du ministre canadien est «naturel» puisqu'il est fort apprécié en Amérique latine et dans les Caraïbes depuis son passage de cinq ans au ministère du Commerce international.

Le nom de Pierre Pettigrew pour aller diriger l'OEA a commencé à circuler le 11 avril dernier, alors que les 34 pays membres ont été incapables de s'entendre sur le choix du nouveau secrétaire général de l'organisme. Après cinq tours de scrutin, les délégations étaient toujours divisées à part égale entre le candidat mexicain Luis Ernesto Derbez (ministre des Affaires étrangères) et le candidat chilien Jose Miguel Insulza (ministre de l'Intérieur).

Devant l'impasse, les ambassadeurs ont remis au 2 mai le choix du secrétaire général. Mais comme une source à Washington l'a indiqué, il s'agit d'une date butoir et, pour éviter la répétition du scénario précédent, l'hypothèse d'un candidat de consensus a été évoqué. Il s'agit d'un candidat qui pourrait rallier la majorité des pays, même s'il n'est pas officiellement dans la course. Le sous-secrétaire d'État américain aux Affaires de l'hémisphère occidental, Roger Noriega, a déjà plaidé pour un candidat de consensus, estimant que c'était «le seul moyen» de se tirer de la situation actuelle.

Trois pays ont soumis un candidat de remplacement jusqu'à présent, moins d'une semaine avant le dernier vote: le Pérou, le Nicaragua et le Canada. Mais dans les coulisses de l'OEA, plusieurs pays préfèrent avoir un secrétaire général d'un grand pays avec de l'influence et perçu comme étant plus neutre, puisque l'OEA agit fréquemment comme médiateur entre les pays latino-américains.

Officiellement, le Canada appuie le Mexicain Derbez dans cette course, et la position est toujours la même, malgré l'hypothèse de voir M. Pettigrew surgir du lot. Mais puisqu'un des deux candidats doit se retirer de la course pour faire place à un candidat de dernière minute, il se pourrait fort bien que ce soit le Mexicain qui cède sa place à M. Pettigrew, ce qui délierait les mains du Canada. «Notre appui va au Mexique, mais le ministre Pettigrew n'exclut pas la possibilité de prendre la direction de l'OEA, a expliqué au Devoir Cloé Rodrigue, porte-parole du ministère des Affaires étrangères à Ottawa. Ce serait inattendu, mais c'est possible.»

Le poste est effectivement prestigieux et particulièrement intéressant pour le Canada, qui n'a jamais pris la tête de l'OEA en 57 ans d'histoire. Une source au sein même de l'OEA a expliqué au Devoir que M. Pettigrew est «très bien perçu et bien aimé dans plusieurs régions des Amériques», notamment dans les Caraïbes. M. Pettigrew parle couramment l'espagnol et a fait sa marque au ministère du Commerce international entre 1999 et 2004. Plusieurs ministres étrangers connaissent bien M. Pettigrew. «Il ne reste qu'une semaine, ses appuis se multiplient et, s'il y a une vague en sa faveur, tout est possible», a souligné une source à Washington, près des tractations en cours à l'OEA. Une autre source soutenait que les appuis «étaient déjà dans la poche», ne pouvant toutefois les quantifier.

Au bureau du ministre Pierre Pettigrew, on se contente de souligner que «quelques délégations» ont donné leur appui au ministre canadien, sans préciser lesquels. Les États-Unis, notamment, seraient favorables à sa candidature, estimant qu'il serait un excellent choix pour promouvoir la démocratie en Amérique du Sud et en Amérique centrale. Mais cela, c'est seulement dans l'hypothèse où un des candidats se désisterait et où les pays membres porteraient leur choix sur un candidat de consensus pour sortir de l'impasse.

L'entourage de M. Pettigrew soutient que son atout principal réside dans le fait qu'il est Canadien et qu'il a donc la «sensibilité» pour faire face aux défis actuels, qui concernent surtout l'Amérique latine. «Il est aussi perçu comme un candidat qui a de l'influence sur les États-Unis, du fait qu'il est canadien, et l'Amérique latine aime ça», a souligné une source près de M. Pettigrew. Mais on prend bien soin de préciser que «la situation bouge beaucoup» et que, dans ce type de vote, tout peut «changer à la dernière minute».

«M. Pettigrew n'est pas candidat, il n'a pas de décision à prendre pour le moment, explique Sébastien Théberge, son directeur des communications. Mais c'est vrai que si son nom sort le 2 mai, il devra trancher.» Le ministre des Affaires étrangères n'a jamais fermé la porte à la possibilité de diriger l'OEA, se disant toutefois «surpris» d'être considéré il y a deux semaines.

Le départ de Pierre Pettigrew du cabinet libéral, à quelques semaines d'une probable élection, enverrait un bien mauvais signal aux troupes sur le terrain, principalement au Québec. Une source nous a confié qu'il était sensible à cette réalité. M. Pettigrew s'est d'ailleurs entretenu à ce sujet il y a deux semaines avec le premier ministre Paul Martin. «Le premier ministre a seulement dit qu'il constatait l'impasse à l'OEA et que considérer M. Pettigrew était un gros compliment pour le Canada. Mais M. Martin est très heureux du travail de M. Pettigrew», a souligné au Devoir Mélanie Gruer, l'attachée de presse du premier ministre.

Selon la Presse canadienne, Paul Martin aurait toutefois tenté de dissuader son ministre de quitter le navire libéral pour celui de l'OEA lors de cette conversation. Une affirmation niée par le bureau du premier ministre.

Pierre Pettigrew a remporté à l'arraché sa circonscription de Papineau, dans l'Est de Montréal, lors de l'élection du printemps dernier. Il avait alors savouré la victoire par quelque 400 voix de majorité sur le Bloc québécois. Avec les récents sondages qui placent les libéraux troisièmes dans les intentions de vote au Québec, derrière les conservateurs, la réélection du ministre est loin d'être assurée. Même si l'équipe électorale de Pierre Pettigrew est déjà à l'oeuvre, il faudra vraisemblablement attendre la décision de l'OEA, le 2 mai, pour savoir si le ministre sera de nouveau candidat.

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