McGuinty persiste et signe

Ottawa — Peu importe la tourmente qui secoue le gouvernement Martin, peu importe la tenue possible d'élections précipitées, le premier ministre libéral de l'Ontario, Dalton McGuinty, ne relâchera pas la pression sur Ottawa pour obtenir sa juste part des fonds fédéraux.

«Nous continuerons de faire campagne, que ce soit durant, avant ou après les élections fédérales», a déclaré M. McGuinty hier, à l'entrée de son conseil des ministres. Son but: en arriver à un déblocage avec ses «cousins fédéraux» pour combler en partie le «fossé de 23 milliards de dollars» qui sépare les revenus qu'Ottawa récolte dans sa province et les sommes qu'il y dépense, salaires compris.

La réaction des députés libéraux fédéraux de l'Ontario, pris avec le poids du scandale des commandites, allait de l'irritation au déni. Certains étaient d'autant plus agacés qu'ils se rappelaient avoir perdu des votes l'an dernier, lors des élections fédérales, à cause de la décision de M. McGuinty d'imposer une prime à la santé, brisant du coup une promesse électorale. Le ministre du Travail et du Logement, Joe Fontana, ne s'est pas privé de le souligner, et deux fois plutôt qu'une.

Nombre de députés sont furieux de voir leurs alliés provinciaux leur mettre des bâtons dans les roues à la veille de possibles élections précipitées et alors que les derniers sondages montrent que les conservateurs ont pris les devants en Ontario, la province qui pourrait décider de la couleur du gouvernement. Député de la région de Toronto, Jim Karygiannis a carrément dit qu'il n'avait pas besoin de Dalton McGuinty et de ses troupes. «Je vais gagner et leur botter le derrière», a-t-il lancé.

Ancien président du caucus fédéral ontarien, John McKay s'est montré plus courtois mais pas plus heureux à sa sortie des Communes. «Cela ajoute certainement à nos difficultés. Nous sommes passés par là lors des dernières élections, après que M. McGuinty eut promis de ne pas hausser les taxes pour ensuite imposer une prime à la santé. Franchement, je ne comprends pas son raisonnement. Nous avons travaillé sur de nombreux dossiers au cours des derniers mois et nous avons fait des progrès.»

Comme plusieurs collègues, il ne comprend pas que M. McGuinty arrive aujourd'hui avec cette plainte alors qu'il était sorti satisfait de la conférence des premiers ministres sur la péréquation et les pressions financières provinciales, en octobre dernier. «Je ne sais tout simplement pas ce qu'est la fin recherchée par M. McGuinty», a-t-il ajouté.

Joe Volpe, ministre de l'Immigration et lieutenant politique de Paul Martin en Ontario, a plutôt cherché à minimiser l'affaire. «Je crois que le premier ministre va répondre de sa façon réceptive habituelle», a-t-il déclaré, avant de se dire optimiste et confiant advenant des élections.

La députée Bonnie Browne préférerait que les deux gouvernements soient en paix, mais elle a été une des rares à prendre la défense du premier ministre ontarien. Selon elle, il a hérité du gâchis financier des conservateurs de Mike Harris et a besoin d'aide.

La division apparente entre les camps fédéral et provincial ne semble pas inquiéter davantage le premier ministre McGuinty. Il a dit hier que la «famille libérale» avait un désaccord important, qu'il n'entendait pas le taire mais qu'il comptait continuer à dialoguer et à chercher des solutions.

M. McGuinty est en croisade depuis des semaines contre l'existence de ce fossé de 23 milliards. Selon lui, sa province reçoit moins d'argent par habitant que les autres provinces dans plusieurs secteurs, allant de la santé à l'immigration en passant par la formation de la main-d'oeuvre. Il répète à qui veut l'entendre que les citoyens ontariens veulent qu'une partie de leur richesse serve à aider d'autres provinces à travers la péréquation, mais la ponction est devenue insoutenable pour son gouvernement toujours déficitaire et il voudrait bien que l'écart soit réduit d'au moins cinq milliards dès cette année.

Le premier ministre ontarien ne s'était jamais présenté auparavant comme un champion de la lutte contre le déséquilibre fiscal. Son entrée dans la danse a suivi de près la conclusion des accords sur les revenus extracôtiers entre Ottawa, Terre-Neuve-et-Labrador et la Nouvelle-Écosse. En vertu de cet accord, les Ontariens vont subventionner ces deux provinces même si celles-ci se retrouvent avec une capacité fiscale par habitant supérieure à celle de l'Ontario.

Ses protestations ont trouvé un écho auprès des partis provinciaux ontariens. La réaction libérale fédérale a été tout autre, ce qui l'a poussé à courtiser les autres partis et à obtenir l'appui du Parti conservateur fédéral et du Nouveau Parti démocratique.

Ce soutien accordé par des adversaires politiques a eu son effet sur le gouvernement Martin. Le ministre ontarien des Finances, Greg Sorbara, a pu s'entendre avec le lieutenant politique de Paul Martin en Ontario, le ministre Joe Volpe, sur un plan de travail. M. McGuinty a aussi obtenu d'Ottawa l'engagement qu'il y aurait une réunion entre tous ses ministres et tous les ministres fédéraux de l'Ontario. La date n'a toutefois pas encore été fixée, M. Volpe affirmant hier que la balle était dans le camp de M. McGuinty.

Ce que M. McGuinty n'arrive pas à obtenir est un face-à-face avec le premier ministre fédéral Paul Martin. Ce dernier veut bien avoir une telle rencontre, mais il rejette la notion de fossé ou de déséquilibre fiscal. Résultat, c'est «l'impasse», au dire même de M. McGuinty hier.

Pour les députés, ce conflit s'ajoute au boulet du scandale des commandites. Sur ce front, par contre, ils font preuve d'unité. Tous défendent la décision de leur chef d'avoir mis sur pied la commission Gomery. Selon eux, c'était le geste «politiquement courageux» à faire. Mais un d'entre eux, John McKay, a reconnu que cela pourrait malheureusement coûter cher à Paul Martin.

Avec la Presse canadienne