Martin joue son va-tout

Paul Martin et Jean Lapierre ont été les principales cibles de l’opposition hier à la Chambre des communes, le premier pour des contrats accordés à la firme Earnscliffe, le second pour avoir aidé un membre du Groupe Cossette Communication à renc
Photo: La Presse canadienne (photo) Paul Martin et Jean Lapierre ont été les principales cibles de l’opposition hier à la Chambre des communes, le premier pour des contrats accordés à la firme Earnscliffe, le second pour avoir aidé un membre du Groupe Cossette Communication à renc

Ottawa — Coincé au milieu d'une guérilla parlementaire, en chute libre dans les sondages et soumis à une énorme pression depuis les révélations sur le scandale des commandites et ses liens avec la firme Earnscliffe, le premier ministre Paul Martin tente un grand coup pour secouer l'opinion publique. Dans un geste exceptionnel qui témoigne de la gravité de la situation pour les libéraux, Paul Martin s'adressera ce soir à la nation sur les réseaux de télévision à 19h45.

C'est la première fois en près de dix ans qu'un premier ministre du Canada sent le besoin de s'adresser directement à la population. Pour retrouver la trace d'un premier ministre qui prononce un tel discours solennel à partir de son bureau d'Ottawa, il faut remonter au 25 octobre 1995, soit cinq jours avant le référendum sur la souveraineté du Québec. L'heure était alors particulièrement grave puisque le camp du NON tirait de l'arrière dans les sondages. Jean Chrétien avait donc tout tenté pour sauver le pays.

La pression doit donc être énorme pour motiver un tel geste. Au bureau du premier ministre, on explique que Paul Martin «veut parler directement aux Canadiens». «Il veut parler du scandale des commandites et expliquer aux gens ce qu'il a fait», a soutenu au Devoir Mélanie Gruer, l'attachée de presse de M. Martin. Il devrait notamment énumérer les mesures qu'il a adoptées pour tenter de tourner la page sur ce scandale, comme la création de la commission Gomery, le rappel de l'ambassadeur du Danemark, Alfonso Gagliano, le congédiement de certains dirigeants de sociétés d'État, le rétablissement du Bureau du contrôleur général et la création d'un projet de loi sur les dénonciateurs dans la fonction publique (loi toujours à l'étude).

Le premier ministre devrait aussi blâmer les partis d'opposition de l'ambiance qui règne à la Chambre des communes depuis quelques semaines mais tout spécialement depuis qu'il a empêché, lundi, les conservateurs, le NPD et le Bloc d'utiliser comme prévu leurs journées d'opposition au cours des prochaines semaines, ce qui leur complique la tâche pour renverser les libéraux. Depuis, c'est une bagarre de tous les instants que le gouvernement et l'opposition se livrent au coeur même du Parlement. Les comités, les débats et les votes sont chambardés avec, pour résultat, que le gouvernement ne contrôle plus entièrement les travaux de la Chambre.

«Ce sera très candide comme discours, a affirmé Mélanie Gruer. Il parlera aussi de ce qui se passe actuellement au Parlement, à quel point c'est non productif et partisan.» Le premier ministre devrait aussi faire une promesse aux Canadiens, dit-on, mais aucune information n'a filtré à ce sujet. Au bureau du premier ministre, on soutient par contre que Paul Martin ne démissionnera pas, qu'il ne conviera pas les électeurs aux urnes et qu'il n'ajournera pas la session parlementaire. Il pourrait par contre promettre certaines mesures pour accroître davantage la transparence politique à Ottawa.

La décision de s'adresser à la nation a été prise il y a quelques jours, selon nos informations. Par contre, il semble qu'au bureau du premier ministre, personne n'ait tenu compte du fait qu'il s'agit d'un mauvais moment pour s'adresser aux Québécois, même si c'est dans la province que le scandale des commandites frappe le plus fort. Le discours de Paul Martin tombe en effet en pleine journée de budget provincial.

Malgré ce rebondissement, les partis d'opposition n'ont pas l'intention de céder un pouce de terrain à Paul Martin. Tous les partis ont annoncé leur intention de prendre la parole sur les réseaux de télévision tout juste après le discours du premier ministre ce soir.

«Paul Martin a la chance de s'adresser à la nation tous les jours lors de la période de questions. C'est véritablement une stratégie pour détourner l'attention de la corruption qui règne chez les libéraux», a soutenu Peter Mackay, le chef adjoint conservateur.

Jack Layton, le chef du NPD, abondait dans ce sens. «Le gouvernement est hors de contrôle et ne veut pas rendre de comptes», a-t-il dit. Le chef bloquiste, Gilles Duceppe, estime quant à lui que les libéraux «paniquent» et qu'il s'agit d'une stratégie de dernier recours «parce que toutes les autres ont échoué».

Tous les partis ont souligné que les travaux de la Chambre des communes sont chambardés à cause des libéraux puisque ce sont eux qui ont «provoqué» les autres partis en repoussant à une date indéterminée les journées d'opposition prévues au cours des prochaines semaines.

Des élections début mai?

La pression monte d'un cran tous les jours sur le gouvernement minoritaire libéral. La journée d'hier n'a pas fait exception, et ce, avec force, puisque le Parti conservateur a mis en place tous les éléments pour un déclenchement des élections dès le début de mai. «Le mécanisme pour faire tomber le gouvernement est en marche», a lancé Jay Hill, le leader des conservateurs en Chambre.

Le PC a en effet déposé hier au comité des Comptes publics de la Chambre des communes une motion de censure pour défaire le gouvernement. Cette motion sera débattue en comité le lundi 2 mai et, si elle est adoptée avec l'aide du Bloc et du NPD, elle atterrira en Chambre la journée même ou le lendemain. Le vote pourra ensuite se tenir à tout moment car les partis demanderont alors que cette motion soit traitée en priorité.

Le Bloc a annoncé qu'il suivra les conservateurs alors que le NPD réfléchit encore. Les libéraux pourraient aussi faire de l'obstruction en étirant les débats le plus longtemps possible, ce qui retarderait le processus. Mais si le plan conservateur garde le cap sans trop d'anicroches, le scrutin pourrait donc avoir lieu le 6 ou le 13 juin.

Si la manoeuvre échoue, les conservateurs devront se rabattre sur l'autre train qu'ils ont mis en marche avant-hier, soit la demande déposée au comité des Procédures pour obtenir une journée d'opposition avant le 19 mai. À cette occasion, une motion de censure pourrait être déposée si la tentative d'hier rate sa cible.

Martin et Lapierre attaqués

Mais d'ici là, le gouvernement Martin n'a pas fini de subir les attaques de l'opposition. Hier encore, la période de questions a donné lieu à des échanges musclés. Les conservateurs et le Bloc ont cherché à savoir si, oui ou non, Paul Martin savait que son propre ministère des Finances à l'époque avait parfois contourné certaines règles pour attribuer des contrats de recherche à la firme Earnscliffe, une compagnie très près de l'actuel premier ministre.

«Warren Kinsella [le chef de cabinet du ministre des Travaux publics en 1994 et 1995] a affirmé sous serment que l'entourage du premier ministre est intervenu pour que des contrats soient accordés à Earnscliffe et que le premier ministre était au courant. [...] Puisqu'il savait, pourquoi le premier ministre n'a-t-il rien fait pour éviter qu'Earnscliffe, la firme de ses proches conseillers, ne profite d'un appel d'offres biaisé?», a lancé Gilles Duceppe.

«Mme O'Leary [chef de cabinet de Paul Martin à l'époque] a déclaré sans équivoque qu'elle n'était jamais intervenue dans aucun octroi de contrat. C'est clair. Jamais! Elle l'a déclaré sous serment», a répliqué le premier ministre Martin.

Une bonne partie de la période de questions a ensuite porté sur les agissements de Jean Lapierre, le lieutenant québécois de Paul Martin. Le ministre des Transports a dû faire face à des tirs croisés de l'opposition après que l'ancien ministre libéral Alfonso Gagliano eut déclaré au quotidien Ottawa Citizen que M. Lapierre avait agi en tant que lobbyiste vers la fin des années 90, et ce, sans être enregistré selon la loi. Une infraction de ce genre peut entraîner une amende de 25 000 $.

M. Gagliano affirme que Jean Lapierre lui a fait rencontrer François Dufort, du Groupe Cossette Communication. «Les allégations faites par M. Gagliano sont pathétiques. Il s'agit d'un homme qui est, je dirais, dans un triste état à ce moment-ci», a-t-il répliqué.

Jean Lapierre a toutefois reconnu plus tard avoir travaillé pour Cossette, mais seulement pour faire des analyses politiques, a-t-il dit. Il a aussi avoué avoir organisé cette rencontre, mais ce n'était pas du lobbying, selon lui. «On peut appeler cela une rencontre sociale comme il y en a eu tant», a-t-il lancé.
1 commentaire
  • Paul Paradis - Inscrit 21 avril 2005 11 h 15

    Martin a raison de blâmer les partis, mais aussi la presse

    C'est une bonne chose que Martin s'adresse à la population, car les intérêts des partis ne correspondent pas tout-à-fait dans le cas présent à ceux du peuple. Les partis ont intérêt à augmenter leur pourcentage, le peuple veut un gouvernement qui puisse résoudre les problèmes de corruption.

    Or, des élections qui fassent tomber les Libéraux pourraient-elles aider à résoudre la corruption politique au Canada? Je me rappelle que le dernier gouvernement conservateur, celui de Mulroney, était encore pire.

    Il me semble que les mauvaises pratiques sont enracinées aux niveaux politiques anonymes, ceux des lobbysmes et des personnes qui dirigent dans l'ombre les campagnes politiques. Ces gens-là resterons après la chute éventuelle des Libéraux et de Martin. Comment agir alors, à part en appuyant une plus grande rigueur des tribunaux? Peut-être en passant une loi sur le financement des élections plus dure que celle de Chrétien du 2003? Une loi qui non seulement puisse assurer aux partis un financement public, mais aussi qui fixe un maximum aux caisses électorales des partis?

    En tout cas, il ne me semble pas que les conservateurs seraient plus motivés que Martin pour passer une telle législation. Les partis qui reçoivent le plus d'argent sous forme de contributions par les entreprises privées sont justement les partis de droite. Donc en élisant les conservateurs, lesquels ont le plus à perdre d'une loi qui empêche les contributions des entreprises privées, n'empire-t-on pas les chances qu'une loi efficace dans ce sens puisse passer?

    Pour finir, je voudrais me plaindre pour l'attitude de la presse à pousser pour des élections anticipées. J'aimerais un peu moins de sensationnalisme et plus de professionnalisme de la part des journalistes, lesquels devraient informer le public de façon plus objective sur les problèmes du financement électoral des partis, au lieu de se limiter à crier au scandale politique et de présenter des élections comme une panacée.
    Paul Paradis, Montréal