Martin: nouveau coup dur

Ottawa — À quelques semaines d'un déclenchement probable d'élections fédérales, une autre immense tuile vient de se décrocher au-dessus de la tête du premier ministre Paul Martin et des libéraux. Les allégations de favoritisme et d'interférence politique dans l'attribution de contrats gouvernementaux touchent maintenant directement Paul Martin. Selon le témoignage dévastateur d'un ancien chef de cabinet, Warren Kinsella, appuyé par de nombreux documents dévoilés hier devant le comité parlementaire des comptes publics, le ministère des Finances et Paul Martin lui-même ont agi dans le but de favoriser l'attribution de contrats de recherche à la firme Earnscliffe, une compagnie très près de l'actuel premier ministre.

Le bureau de Paul Martin, à l'époque où il était ministre des Finances, mettait en place des «concours entachés d'irrégularités» pour sélectionner les firmes de recherche du ministère, avec, à la clé, des «paiements excessifs», du «travail superflu» et des «liens politiques» évidents qui ont soulevé de nombreuses plaintes, a soutenu sous serment Warren Kinsella, l'ancien chef de cabinet de David Dingwall, alors ministre des Travaux publics et chargé de faire respecter les règles d'attribution des contrats gouvernementaux.

La commission Gomery avait tenté cet automne de s'aventurer dans le domaine des contrats de recherche, mais les avocats du gouvernement s'étaient interposés rapidement, rappelant que le juge Gomery et son équipe avaient un mandat pour fouiller uniquement les commandites et les activités de publicité et non pas les contrats de recherche et de communication. Le juge avait donné raison aux avocats.

Ce n'était que partie remise, puisque le comité des comptes publics de la Chambre des communes, composé de députés de tous les partis mais dominé en nombre par l'opposition, avait bien l'intention de prendre la relève du juge Gomery. Le comité recevait donc hier une brochette de témoins pour tenter d'éclaircir le rôle joué par le cabinet de Paul Martin dans l'attribution des contrats de recherche de son ministère en 1994 et 1995, soit avant la création du programme des commandites.

Résultat: une nouvelle tempête politique s'abat sur les libéraux, puisque M. Kinsella a été lapidaire envers Paul Martin et son entourage. Soulignant à gros traits qu'il n'était pas un partisan de Paul Martin, mais plutôt de Jean Chrétien, Warren Kinsella s'est même excusé au début de son témoignage des révélations qu'il allait faire. «Je ne suis pas ici pour déterrer la hache de guerre ou pour nuire à Paul Martin. Je suis simplement ici parce que le comité m'a obligé, par une assignation à comparaître. Je peux vous affirmer que je ne souhaite pas être présent ici», a-t-il dit dans sa déclaration liminaire.

M. Kinsella a remis hier, entre autres documents, une lettre au comité qui montre l'inquiétude que le ministère des Travaux publics éprouvait à l'époque au sujet des agissements du ministère des Finances. Le 25 novembre 1994, M. Kinsella écrit à Terrie O'Leary, la chef de cabinet de Paul Martin. «Terrie, cela n'augure rien de bon et vous le savez, écrit-il. Le concours était entaché d'irrégularités, les paiements sont excessifs, le travail est probablement superflu et l'on peut s'attendre à ce que le milieu de la recherche dénonce les liens politiques.»

«Ces deux phrases résument parfaitement, à mon avis, les liens qui existaient entre le ministère des Finances et Earnscliffe en 1994 et 1995: concours entachés d'irrégularités, paiements excessifs, travail superflu et liens politiques», a répété Warren Kinsella devant le comité hier.

Il est de notoriété publique aujourd'hui que la firme de lobbyistes et de communication Earnscliffe est proche de Paul Martin depuis le début des années 90. D'ailleurs, plusieurs conseillers actuels du premier ministre sont issus de cette entreprise.

Warren Kinsella en avait long à dire hier. «J'ai travaillé à Travaux publics pendant toute l'année 1994 et l'année 1995. Pendant cette période, j'ai reçu diverses plaintes concernant l'acquisition de services de sondage d'opinion et de communication par et pour le ministère des Finances. Ces plaintes concernaient toutes Earnscliffe», a-t-il affirmé.

Des enquêtes internes ont été ouvertes à quelques reprises, dit-il. «En fait, j'en suis venu à désapprouver M. Martin et ses gens en raison de ce que j'ai appris au cours de ces enquêtes», a soutenu Warren Kinsella, pourtant un libéral de longue date.

Les documents qui circulaient hier au comité tendent à donner raison à M. Kinsella. Par exemple: en 1995, dans une note interne rédigée par le ministère des Travaux publics, responsable de la sélection des firmes de recherche pour le compte du ministère des Finances, on peut lire que «même si [la firme] DJC Research a obtenu le plus bas coût sur tous les points, deux contrats de 300 000 $ ont été donnés [plutôt qu'un seul de 600 000 $, comme prévu]. Un à DJC Research et l'autre à Ekos pour satisfaire les voeux des Finances». Puis, entre parenthèses, il est ajouté: «Earnscliffe faisait partie de l'équipe d'Ekos.»

David Herle, associé chez Earnscliffe à l'époque, a confirmé hier au comité que sa firme faisait partie du consortium Ekos et a donc touché de l'argent de ce contrat. M. Herle était directeur de la campagne au leadership de Paul Martin et est maintenant coprésident pour les libéraux de la campagne électorale qui pourrait s'amorcer dans quelques semaines.

Selon une note interne datée du 24 juillet 1995 provenant du ministère des Travaux publics, près de 298 000 $ de contrats ont été accordés à Earnscliffe par le ministère des Finances en 1994 et 1995 de façons «douteuses», soit en contournant les directives du cabinet. «C'est tout à fait inacceptable», peut-on lire dans la note dont le nom de l'expéditeur a été effacé pour protéger son identité.

Autre exemple. Une note interne datée du 11 février 1994 du ministère des Travaux publics indique que le ministère des Finances veut accorder un contrat de recherche et publicité au Groupe Everest d'une valeur de 400 000 à 500 000 $, et ce, sans appel d'offres. Le ministère des Travaux publics juge cette somme trop importante pour éliminer le concours et en avise le ministère des Finances. Selon M. Kinsella, ce contrat passera «mystérieusement» d'une valeur de 500 000 $ à moins de 30 000 $, ce qui permet de ne pas aller en appel d'offres et de confier le mandat à Everest.

Cette révélation ne manquera pas de soulever un tollé à la Chambre des communes, puisque les partis d'opposition attaquent Paul Martin depuis plusieurs jours sur sa relation avec Claude Boulay, l'ancien dirigeant du Groupe Everest. L'opposition, encore hier, tentait de faire avouer au premier ministre que Claude Boulay était un proche et non pas une vague connaissance.

M. Kinsella affirme avoir souvent discuté de ces irrégularités avec le bureau de Paul Martin. L'ancien chef de cabinet soutient également que Paul Martin «était très au courant» de cette ingérence politique, puisque l'actuel premier ministre a lui-même téléphoné à M. Kinsella chez lui pour discuter du dossier Earnscliffe peu après la lettre de M. Kinsella à Terrie O'Leary en 1994.

«Il a tenté de me parler sur Earnscliffe, il a laissé des messages chez moi, sur mon répondeur. Mais Jean Carle, au bureau du premier ministre [Chrétien] a dit de ne pas m'en mêler, que c'était à un ministre de parler à un autre ministre. Je n'ai donc pas rappelé M. Martin», a-t-il dit. M. Kinsella a aussi affirmé qu'il avait reçu un appel tout juste avant de venir témoigner hier devant le comité des comptes publics pour le mettre en garde et «l'intimider». «Il y a visiblement des gens un peu nerveux, puisque j'ai reçu un appel me prévenant que tout ce que j'allais dire serait contredit par M. Dingwall, mon ancien ministre. J'ai trouvé ça déplacé, c'est de l'intimidation», a lancé Warren Kinsella à la surprise générale. L'ancien chef de cabinet n'a pas dit publiquement qui l'avait appelé, mais, plus tard, dans son témoignage, il a laissé entendre que le coup de fil venait directement du bureau de Paul Martin.

Terrie O'Leary et David Herle, qui témoignaient eux aussi hier, ont tenté de se défendre de ces accusations de favoritisme et d'ingérence politique. Mme O'Leary, qui a été la chef de cabinet de Paul Martin entre 1993 et 1998 et qui est aussi la compagne de vie de David Herle, a soutenu que toutes les conversations entre elle et M. Kinsella avaient été portées à l'attention des sous-ministres pour corriger toute situation qui aurait été anormale. «Toutes les personnes qui connaissent Paul Martin depuis longtemps savent qu'il exige le maximum de transparence», a-t-elle dit.

David Herle a riposté en accusant les députés du comité de faire de la politique partisane derrière chaque question. «Nous n'avons pas à nous excuser de faire de la politique, nous sommes dans un endroit politique», a immédiatement répliqué John Williams, le président conservateur du comité.

D'autres témoins pourraient être appelés devant le comité des comptes publics au cours des prochaines semaines. Le bureau du premier ministre Paul Martin n'a pas rappelé Le Devoir hier soir pour s'expliquer.
1 commentaire
  • Marc Gendron - Abonné 19 avril 2005 08 h 09

    La curéee...

    C'est "lailloli" comme dirait la grand-mère de Jean Lapierre.

    En tout cas, ils se prennent à la gorge comme j'ai jamais vu. Tous les coups de cochon vont pleuvoir... sur les amis, pas sur les adversaires. Ça augure bien pour les élections.

    Je trouvais Mme Payette extravagante de prédire l'anéantissement des libéraux de tous poils et de toute sauce. Ça se pourrait bien qu'elle ait vue juste.


    Marc Gendron
    Québec