L'entrevue - L'imparfait du présent

Quand l'éminent philosophe français Alain Finkielkraut parle du monde qui nous entoure, il ne s'agit pas de petites pensées édulcorées ni de recettes du bonheur au quotidien. Tout entier engagé contre un présent imparfait, il livre sa lecture du déclin. Chez Finkielkraut, tout est chaos.

Alain Finkielkraut fait partie de cette espèce des grands esprits censés éclairer leurs concitoyens. On réclame son avis sur tout, il est de ceux convoqués par les médias, les politiques, les puissants, pour comprendre comment le monde marche, ou plutôt pourquoi il ne marche pas.

Depuis le succès de La Défaite de la pensée en 1987 à Au nom de l'autre en 2003, il ne cesse de se pencher avec lucidité et parfois nostalgie sur ce monde en perte de valeurs. Si la marche alimentait l'esprit des péripatéticiens adeptes d'Aristote, chez Finkielkraut, c'est la parole qui nourrit la pensée. «Tu parles, donc je pense», disait le philosophe en préface de L'Ingratitude. Contrat respecté: il parle, et il pense. «Finky», comme l'appellent certains de ses amis, critique avec sévérité, prend à rebrousse-poil.

Cassandre de notre temps, Finkielkraut garde en éveil l'esprit trop facilement tenté par la médiocrité du présent: le politiquement correct. Son jugement est sans appel: «Le politiquement correct n'est ni clairvoyant ni modeste, il se suffit à lui-même, il a réponse à tout, c'est un esprit de supériorité absolue et imbuvable.» C'est précisément ce travers qui, selon lui, a conduit à ce qu'on appelle maintenant au Québec «l'affaire Juppé».

Finkielkraut se dit «stupéfait et indigné par la réaction et l'appel d'un certain nombre d'universitaires québécois pour que l'ancien premier ministre français Alain Juppé soit carrément interdit de séjour: je trouve cela exorbitant, et même délirant». M. Juppé n'a commis aucun «crime grave», mais bien un délit, selon le droit français. «Il n'était pas question d'enrichissement personnel; au nom de quoi il faudrait émettre contre lui une espèce de fatwa planétaire?», s'indigne le philosophe.

Qualifiant la prise de position d'intellectuels québécois: «Ce n'est pas courageux, c'est conformiste, grégaire et complètement idiot!» Il réclame un peu d'humilité et aussi que l'Amérique (au sens large du terme) reste ouverte à la venue de professeurs invités apportant avec eux expérience et vision différente du monde.

Jusqu'à présent, souligne Finkielkraut, «les Américains n'ont rien trouvé à redire à cette contribution européenne; peut-être que, maintenant, ils sont tellement politiquement corrects qu'ils n'ont besoin de personne, mais là, si le schisme devait prendre cette forme, alors je me sentirais, moi, très européen». Finkielkraut voit dans tout cela l'illustration d'une espèce de fossé qui se creuse sournoisement entre l'Amérique et l'Europe.

La faille atlantique

Un ancien contentieux existe entre cette vieille Europe pétrie d'aristocratie et les modernes États-Unis, qu'il qualifie de vulgaires et médiocres. «On a cru que la chute du communisme allait faire taire cette divergence; elle s'est ranimée autour du concept de l'hyperpuissance, de l'idée que tout le mal venait des États-Unis, et aujourd'hui, l'Amérique et l'Europe incarnent deux manières d'être au monde, deux manières de faire de la politique, deux utopies», constate-t-il. C'est bien entendu la guerre en Irak qui a cristallisé ces différences. Certains parlent de la chute de l'empire et parallèlement d'ascension européenne, mais il n'y a pas de confrontation frontale réelle.

Finkielkraut nuance et parle de «faille atlantique», d'un schisme qui n'exclut pas des accords provisoires, des réconciliations et des embrassades. Mais nous restons en présence de deux sensibilités divergentes qui ne peuvent se réconcilier profondément. «L'Amérique est une nation qui vise les moyens militaires pour arriver à ses fins, et l'Europe incarne l'utopie d'un univers réglé par l'économie, la morale et le droit», lâche tristement le philosophe. Cette Europe, qui pense l'intégration de la Turquie, s'éloigne toujours davantage du modèle américain. «Elle est prise dans un engrenage d'élargissement qui va à l'encontre de toute politique de puissance.» Et pourtant, la mondialisation qui homogénéise n'est-elle pas en train d'étendre ce modèle américain dans l'Europe tout entière?

Définir l'Europe, comme le fait Alain Finkielkraut, par le marché, le droit et la morale, n'est-ce pas aussi la rapprocher du modèle américain? En pensant cela, nous ferions erreur: «L'Amérique constitue malgré tout une nation, ce que l'Europe n'est pas et ne veut plus être; elle se prétend postnationale.» L'avenir de l'Europe se trouverait dans le multiculturalisme, idéologie chérie des États-Unis et du Canada. «Puisque nous ne sommes rien, nous pouvons tout accueillir, et quand on n'a pas de culture, on est multiculturel», ironise celui qui dit non à cette Europe.

Non à l'Europe

Cette possible et imparfaite Europe en devenir — ou déjà là, car Finkielkraut pense qu'il est trop tard — substitue le culte des droits de la personne et le devoir de mémoire à sa propre histoire. «On nous a dit, au moment de la célébration du 60e anniversaire de la libération d'Auschwitz, que c'était le lieu fondateur de l'Europe, ce qui signifie bien que l'Europe est née d'une sorte de répudiation d'elle-même», analyse ce fils de maroquinier juif polonais immigré en France et déporté en 1941.

Mais les droits de la personne n'ont pas de frontières; comment, alors, dessiner celles de l'Europe? Sur ce précepte de base qui ne peut offrir un ciment à l'Europe, Finkielkraut estime qu'on cherche un universel excluant les particularités et nous rapprochant donc dangereusement d'une tentation raciste.

Au référendum de mai prochain sur la Constitution européenne, Alain Finkielkraut votera non, mais il aimerait surtout que «les Européens se souviennent qu'ils sont à la fois innovateurs et héritiers», et que l'on cesse de substituer la bureaucratie à la démocratie. «Cette Europe si fière de se critiquer elle-même et de tenir à distance ses vieux démons est particulièrement désarmée devant les grands défis que représentent la mutation démographique et l'arrivée de populations non européennes», s'inquiète celui qui, dans son dernier ouvrage, parle de «l'antisémitisme qui vient».

Antiraciste et antisémite

L'Europe se construit sur ce rejet viscéral de l'Holocauste, mais pour certains, immigrés noirs ou arabes, selon Finkielkraut, «la commémoration de l'Holocauste est vécue comme un affront à la souffrance de tous les autres peuples». Les commémorations devaient freiner l'antisémitisme, elles le réveillent. En France, aborder cette période sombre dans les cours d'histoire de certaines classes serait devenu impossible. «Les nouveaux arrivants, leurs enfants, quelquefois leurs petits-enfants sont pleins de haine et de rancoeur; ils dénoncent le lobby juif et parlent d'une France toujours coloniale et esclavagiste.»

Finkielkraut s'est fait le penseur de ce nouvel antisémitisme verbal et physique qui sévit aussi au Québec. «Hier encore, le souvenir de la Shoah montrait au monde que les juifs n'étaient pas cette grande puissance occulte dénoncée puisqu'on avait pu en exterminer les deux tiers; aujourd'hui, ce souvenir fonctionne à l'inverse», constate le philosophe. Si Auschwitz occupe cette place centrale dans notre culture, c'est bien que les juifs ont le pouvoir d'accaparer la compassion, pensent ceux qui relancent le mythe du pouvoir juif.

Le philosophe ajoute: «Israël n'est qu'une pièce dans cette paranoïa qui ne s'arrêtera pas, même si la situation se normalise entre Israël et les Arabes.» Certains, comme le président de la Ligue des droits de l'homme en France, Michel Tubiana, ont reproché à Finkielkraut de donner une lecture uniquement ethnique de la haine sociale. Elle est aussi alimentée par la colère d'immigrés eux-mêmes, victimes d'un racisme ancien et d'islamophobie violente.

Le philosophe estime que «la mémoire, c'est quelque chose que nous devons aux victimes, mais je ne crois pas qu'elle puisse avoir aujourd'hui une véritable vocation pédagogique»; elle ne doit pas non plus alimenter la haine d'un groupe par rapport à un autre. Par ce que certains ont qualifié de «combat judaïque», Finkielkraut jette de l'huile sur le feu. Mais, selon lui, la maison Europe est déjà en flammes, l'Amérique grégaire n'est «ni clairvoyante ni modeste». Désenchanté, le philosophe se rappelle alors ces vers d'Aragon: «Est-ce ainsi que les hommes vivent.»

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Alain Finkielkraut prononcera des conférences à Montréal: «Le nouvel antisémitisme»: 20 avril, 20h, Centre Gelber, 5151, chemin de la Côte-Sainte-Catherine. «Le choc Amérique-Europe»: 21 avril, 19h30, Musée des beaux-arts.