Revue de presse - Qui va parler pour le Canada?

Le ministre fédéral Jean Lapierre serait «prêt» à prendre la place de Jean Charest, soit devenir chef du Parti libéral du Québec. C'est Adam Radwanski qui colportait la rumeur hier dans le National Post. «Sincèrement, je n'ai aucune idée si tout cela est vrai», écrivait le chroniqueur. Pourquoi en parler, alors? Radwanski voulait illustrer le scénario «terrifiant» qui se profile à l'heure actuelle: que le camp du NON, lors d'un prochain référendum, soit dirigé par un «serial flip-flopper» (une «girouette en série»!) qui a voté OUI au dernier référendum, aux côtés d'un premier ministre fédéral (Stephen Harper) pour qui c'est «l'Alberta d'abord», qui n'a aucun siège au Québec et qui semble mal à l'aise à Toronto... Imaginez dans la Belle Province.

Ce n'est pas uniquement le scandale des commandites qui ramène le souverainisme à l'avant-scène, affirme Radwanski: c'est aussi l'absence d'une personnalité forte qui parlerait de façon crédible en faveur du Canada.

Pour la même raison, le Toronto Star écrivait jeudi en éditorial que les malheurs du gouvernement de Jean Charest «ont des résonances nationales». L'impopularité du chef libéral «est une très mauvaise nouvelle pour les fédéralistes»: en effet, si les libéraux québécois perdent les prochaines élections, «il pourrait bientôt n'y avoir plus personne au Québec pour parler en faveur du Canada». En plus, le très populaire chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, lorgne vers Québec. «Dans deux ans, il pourrait être en mesure d'organiser une autre tentative pour diviser le pays.»

Revenons à Adam Radwanski, selon qui il y a une autre raison pour le retour en force de l'idée de souveraineté: le pouvoir à Ottawa a manqué de vision au cours des dernières décennies, dit-il: il a concédé trop de place aux provinces.

«M. Martin n'est pas le seul à qui on doit en faire le reproche», écrit Radwanski, car ses prédécesseurs sont aussi tombés dans ce piège du «provincialisme». Y compris Jean Chrétien, «malgré les apparences». Pour Radwanski, Chrétien a simplement maintenu la tendance à la décentralisation lancée par Brian Mulroney. «Aujourd'hui, le fédéral n'a plus le pouvoir nécessaire pour mettre sur pied des politiques sociales complètes parce qu'il doit respecter le scénario utopique selon lequel chaque province doit donner son accord.» Autrement dit, ce dont on a besoin, c'est un «leader national qui croit passionnément au Canada et qui est déterminé à se battre pour ce pays même si cela signifie combattre des provincialismes en chemin». En effet, aujourd'hui, le fédéral ne peut plus s'attaquer de front à des questions qui se posent à tous les Canadiens comme «la santé, le développement urbain et les garderies».

Aux yeux de Radwanski, Stephen Harper est tenté de tout céder aux provinces. Quant aux néo-démocrates et leur chef, Jack Layton, «ils ont toujours eu peur d'effaroucher les nationalistes québécois en proposant un gouvernement central fort». Il n'y a pas de chef inspirant pour la cause du fédéralisme, dit Radwanski. «Tout ce qui reste à espérer, c'est qu'il ne soit pas trop tard lorsqu'on en dénichera un.»

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Et Jean Charest? Le Star le prenait un peu en pitié jeudi. En effet, bien que le Québec «se porte légèrement mieux qu'avant son arrivée», bien qu'il «réinvestisse en santé et en éducation» et bien qu'il ait réussi à arracher un accord sur la santé avec le fédéral, les Québécois détestent ses «mesures plus conservatrices, comme son projet de baisses d'impôt et de réduction de l'interventionnisme du gouvernement». Que faire, alors? Ce serait le bon moment pour Paul Martin d'investir les surplus dans la Belle Province, dit le Star dans un premier temps. «Mais une entente financière ne suffira pas à elle seule à sauver Charest. Il a besoin de reprendre directement contact avec les Québécois. Et ses ministres doivent aussi se montrer plus brillants. Les deux dernières années ont été marquées par l'insensibilité politique, l'improvisation et de multiples volte-face.»

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Certains ont le don de faire d'étranges comparaisons. Prenez John Gleeson, du Winnipeg Sun. Il écrivait jeudi que, tout comme Nietzsche, qui se considérait «Européen d'abord et Allemand ensuite», lui, Gleeson, s'estime d'abord et avant tout «Nord-Américain et, en deuxième lieu, Canadien». Le philosophe le faisait, explique Gleeson, pour prendre ses distances face à la «vague d'antisémitisme» dans son pays. Et Gleeson, lui? «C'est pour me distancer de la décadence libérale [de gauche] de notre société.»

Gleeson cite un courriel récemment reçu d'un lecteur texan, Lee Mathis, qui lui racontait à quel point il est efficace pour une société de laisser les gens porter des armes: «Pas d'assassinats de groupe, pas de sang dans les rues.» (Après les récentes fusillades, c'est curieux, non?)

Gleeson dit que plusieurs Canadiens vont se moquer des propos du Texan. Il leur répond ceci: «Ce sont les mêmes gens qui vivent dans un pays où presque un électeur sur trois vote pour une dynastie criminelle au pouvoir, où les libertés sont chaque jour violées au nom des "droits", où les citoyens sont davantage taxés que les esclaves sous les pharaons d'Égypte (parce que le lavage de cerveaux, ça coûte cher). Ces gens nient que le grand pays voisin leur assure la sécurité, leur permet d'être prospères et leur procure la plupart de leurs produits culturels.»

Gleeson affirme que «l'élite de gauche» a le pouvoir et fait en sorte que les Canadiens acceptent leur sort. Il fait mention de la réponse de Lee le Texan, qui l'incite à déménager dans son État. «Tout est légal ici, sauf le meurtre et les drogues. Tout le monde est gentil ici parce que nous n'avons ni gauchistes ni des gens de la Californie, de New York ou de tous ces endroits de pleutres.»

Gleeson affirme que c'est là une «proposition très intéressante». Mais il conclut en affirmant, presque sérieux: «Je serais sans doute plus à mon aise dans les endroits de pleutres que Lee a nommés, ou encore à Seattle, voire à Chicago. Après tout, je suis un Canadien.»

arobitaille@sympatico.ca