Martin riposte

Ottawa — Dans un geste qualifié de désespéré par l'opposition, le premier ministre Paul Martin a cherché à reprendre l'offensive hier en ressortant ses attaques de la dernière campagne électorale contre les conservateurs en matière de santé. Nullement en reste, plusieurs de ses ministres et députés ont commencé à brandir le danger que les troupes de Stephen Harper pourraient faire courir à l'unité du pays.

Comme il l'avait fait au début de la dernière campagne électorale, l'an dernier, Paul Martin a soutenu que les conservateurs avaient des intentions cachées en matière de santé. Il en voulait pour preuve la publication hier d'un rapport de l'Institut Fraser, signé par l'ancien chef réformiste Preston Manning et l'ex-premier ministre conservateur ontarien Mike Harris. Les deux hommes y préconisent le retrait total du fédéral du domaine de la santé et le transfert des fonds aux provinces sous forme de points d'impôt, ce qui les laisserait libres d'expérimenter plusieurs avenues, notamment la privatisation.

M. Martin s'est servi de ce document pour esquiver les questions que les conservateurs lui posaient sur un repas qu'il aurait pris avec Claude Boulay, l'ancien dirigeant de l'agence Everest qui a bénéficié du programme des commandites. À chaque occasion, le premier ministre a refusé de répondre pour répliquer en accusant le PC d'avoir un «plan caché» pouvant mener à la privatisation du système de santé.

«Je vais combattre les conservateurs bec et ongles et nous protégerons la Loi canadienne sur la santé», a-t-il répété, chaque fois sous les huées des députés de l'opposition qui ne pouvaient comprendre ce qui pouvait bien empêcher Paul Martin de dire si, oui ou non, il avait dîné avec M. Boulay.

La tactique des libéraux n'a impressionné personne dans les rangs de l'opposition. «C'était une performance très pathétique [de Paul Martin], a répliqué Stephen Harper à sa sortie de la Chambre. [...] Évidemment qu'un gouvernement conservateur va travailler dans le cadre de la Loi sur la santé. Nous sommes liés par les deux derniers accords sur la santé [avec les provinces]. Nous soutenons ces accords.» Le chef conservateur a tenu à se dissocier complètement des idées lancées par MM. Harris et Manning. «Ce n'est pas ma position et ce n'est pas la position du Parti conservateur», a-t-il dit, tranchant.

Le chef bloquiste, Gilles Duceppe, a été lapidaire. «Ça sent la panique, tout est de la panique, a-t-il soutenu. Ils n'ont plus d'autorité morale pour gouverner et ils mentent les uns après les autres. Ce gouvernement ne sait pas où il va. Il tente d'aller droit devant, mais il y a un précipice.»

À sa sortie des Communes, le chef du NPD, Jack Layton, était furieux. «C'était une performance honteuse aujourd'hui, a-t-il lancé. Pourquoi répondre à une simple question comme "A-t-il soupé avec M. Boulay?" est-il si compliqué? Il tourne autour du pot et commence à poser des questions à l'opposition. Entendre Paul Martin interroger l'opposition sur la privatisation du système de santé alors que c'est sous son règne que le système privé de santé s'est le plus développé, c'est une honte!»

Les libéraux, eux, faisaient flèche de tout bois pour contrer l'opposition. Paul Martin a lancé la contre-attaque en matinée, à l'issue de la réunion de son caucus. Il a alors déclaré que le vrai leadership se mesurait à la capacité de prendre les décisions difficiles, quitte à en payer le prix, comme lui l'avait fait en créant la commission Gomery. «C'était la seule façon de défendre et de protéger l'intégrité de notre système politique et je peux vous dire que ça, c'est beaucoup plus important que les ambitions qu'un leader politique peut avoir, que ça soit Stephen Harper, Gilles Duceppe, Jack Layton ou moi-même», a-t-il dit, lisant sa déclaration, refusant par la suite de répondre aux questions de la presse.

C'est pourtant son bureau qui avait alerté les médias au sujet de sa déclaration, qui devait officiellement porter sur la défection annoncée mardi soir de son député albertain David Kilgour. Ce dernier siégera comme indépendant pour l'instant. «Ce n'est pas dans notre intérêt de vouloir travailler avec des gens qui n'appuient pas leurs collègues dans la difficile tâche que nous avons entreprise de faire le ménage dans l'affaire des commandites», a commenté le premier ministre pour minimiser cette défection.

Nombre de députés et ministres brandissaient de leur côté la menace qu'une alliance entre conservateurs et bloquistes ferait peser sur l'unité canadienne. «M. Harper, qui a indiqué par le passé et qui continue de défendre un provincialisme très étroit et une conception différente du Canada où le gouvernement fédéral ne jouerait aucun rôle, s'enligne lui-même sur les tendances séparatistes représentées par M. Duceppe», a soutenu le ministre de l'Immigration, Joe Volpe.

«Ce qui m'inquiète est que, d'une part, le Parti conservateur de M. Harper n'a jamais marqué un intérêt très, très manifeste pour l'unité nationale. [...] Deuxième chose, le Bloc québécois n'est pas un parti qui cherche à favoriser le Canada. Dans les circonstances, je pense que la complicité de ces deux partis est une complicité dangereuse pour le pays et je crois qu'on a le devoir de le faire ressortir», a déclaré Jacques Saada. Dans ces circonstances, dit-il, «il faut que quelqu'un se lève pour défendre ce pays».

Le climat actuel sur la colline parlementaire nourrit les rumeurs les plus folles, la dernière en date étant que le gouvernement puisse, pour sauver sa peau, proroger le Parlement et revenir à l'automne avec un nouveau discours du Trône. Il mettrait fin du même coup à la session parlementaire, privant les partis d'opposition de la possibilité de défaire le gouvernement. Mais le gouvernement verrait ainsi mourir au feuilleton tous ses projets de loi encore à l'étude, y compris ceux sur le budget et les mariages gais.

«S'ils font cela, ils vont s'enterrer un peu plus», a affirmé Gilles Duceppe sans trop y croire. M. Martin a d'ailleurs semblé contredire cette hypothèse hier matin. «Si Stephen Harper et le Bloc québécois sont prêts à travailler main dans la main afin de forcer une élection, eh bien, il y en aura une, élection», a-t-il dit.

Stephen Harper a dit cette semaine qu'il n'était pas nécessaire d'attendre le rapport de la commission Gomery pour provoquer des élections, un point de vue que partagent les bloquistes et les néo-démocrates. La question reste le choix du moment propice pour un scrutin. Tout indique que les élections pourraient être déclenchées vers la mi-mai pour un scrutin d'ici la fin de juin.

Dans ce contexte, les libéraux aussi se sont mis sur un pied d'alerte, y compris au Québec. Le lieutenant politique de Paul Martin, le ministre Jean Lapierre, a convenu que la campagne à venir serait difficile. «C'est une situation pour nerfs d'acier», a-t-il dit, tout en disant préférer qu'on le donne perdant au départ pour finir gagnant, que le contraire.

Il a confirmé avoir amorcé sa préparation électorale. Il devait parler avec les 75 présidents d'association de comté hier soir et il prévoit réunir les principaux organisateurs dès samedi. «On a une idée à peu près du timing de l'opposition; donc, je pense qu'il faut se préparer à toute éventualité», a-t-il dit à la suite de la réunion du caucus du Québec.