La fièvre qui ne pardonne pas

L’épidémie de fièvre de Marburg qui frappe le village angolais d’Uige est sans précédent. Le dernier bilan de l’Organisation mondiale de la santé fait état de 235 cas et 215 morts. — Newscom
Photo: L’épidémie de fièvre de Marburg qui frappe le village angolais d’Uige est sans précédent. Le dernier bilan de l’Organisation mondiale de la santé fait état de 235 cas et 215 morts. — Newscom

Les Américains parlent de la fièvre de Marburg comme d'un nasty virus. Quand on sait que le taux de mortalité associé à ce mal rarissime dépasse les 90 %, on comprend en effet que cette fièvre hémorragique puisse donner lieu à une grave crise sanitaire, comme c'est le cas depuis un mois en Angola. Portrait d'une maladie qui donne des maux de tête à l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

L’épidémie de fièvre de Marburg qui frappe le village angolais d’Uige est sans précédent. Selon un communiqué publié conjointement hier par le ministère angolais de la Santé et l’OMS, le dernier bilan de l’épidémie faisait état de 235 cas et 215 morts. Et bien que certaines améliorations aient été notées, d’autres alertes sont prévues, laissant craindre d’autres décès.

Pour Pierre Formenty, un des spécialistes des maladies émergentes et dangereuses dépêchés dans la région par l’OMS, l’issue de cette éclosion est toujours imprévisible. «Après quatre semaines, l’épidémie est à son acmé, à son sommet. Elle n’est pas arrêtée parce que nous avons de gros problèmes de mobilisation des communautés», a-t-il raconté hier à l’AFP.

Il faut dire que cette maladie frappe l’imaginaire des peuples touchés, bien peu familiers avec le lourd appareillage technologique déployé par les scientifiques. Les épidémiologistes, qui vont tous les jours sur le terrain pour dépister les cas et les décès suspects, se sont donc heurtés à une forte résistance des habitants de certains quartiers d’Uige.
«Nous avons tous les inconvénients des épidémies en milieu urbain, avec beaucoup de contacts, et des épidémies en milieu rural, avec des problèmes de mobilisation de la communauté et de croyances locales qui font que les gens ne font pas confiance au milieu médical», a précisé le Dr Formenty.

Cette maladie de la famille des filoviridés présente en effet un visage aux allures de science-fiction qui alimente la méfiance. Comme sa cousine, l’Ebola, la fièvre de Marburg ne pardonne guère. «Il n’y a pas de traitement spécifique. On doit donc se contenter d’un simple traitement de soutien, généralement peu efficace, d’autant plus que les populations touchées ont peu de moyens», a expliqué le Dr Jean Vincelette, microbiologiste à l’hôpital Saint-Luc du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM).

La fièvre de Marburg débute généralement avec des céphalées sévères et une forte fièvre. Au troisième jour, une diarrhée aqueuse sévère, des nausées et des vomissements viennent compliquer les choses. Après une semaine de ce régime, on dit souvent que le patient prend l’«aspect d’un fantôme» avec des yeux profondément enfoncés, un visage inexpressif et une extrême léthargie.

Le sujet décède d’hémorragies massives qui surviennent entre les huitième et neuvième jours. «Ce qui est impressionnant, c’est non seulement que cette maladie progresse rapidement mais que ceux qui en décèdent voient leurs organes internes liquéfiés par la multiplication du virus», a expliqué Michel Couillard, coordonnateur scientifique au Laboratoire de santé publique du Québec.

Les premières manifestations de cette fièvre, notées en Allemagne et en ex-Yougoslavie en 1967, ont été associées à des laboratoires travaillant sur des singes verts africains importés d’Ouganda. Depuis, quatre flambées isolées ont éclos en Afrique pour être rapidement circonscrites.

Cette fois-ci toutefois, l’éradication semble plus problématique, notamment en raison de la culture locale. «Souvent, les rites funéraires de ces pays favorisent la propagation du virus. Là-bas, par exemple, on embrasse les morts et on en prend soin à mains nues, ce qui favorise la contagion», a raconté M. Couillard.

On ne craint toutefois pas une pandémie, ce virus se transmettant seulement par contact direct avec le sang ou des liquides biologiques (sueur, urine, salive ou vomissures) et non par aérosol, comme l’influenza.

À l’heure actuelle, il y a également peu de chances que le virus sorte de l’Angola puisque l’entrée dans ce pays fait l’objet de restrictions dans la plupart des pays industrialisés en raison de la guerre qui y fait rage. Sans compter que la plupart d’entre eux disposent de plans d’urgence pour faire face à de telles situations. «Au Canada, on a pu voir que ce plan fonctionne bien avec le SRAS, qui a été circonscrit assez rapidement», a noté Michel Couillard.

En Angola toutefois, la tâche risque d’être autrement plus ardue. «Une des difficultés est le fait que nous ne connaissons pas le réservoir du virus, a noté le Dr Vincelette. On pense que les singes peuvent transmettre le virus, mais on ne croit pas que ce sont eux, les réservoirs. Si on le connaissait, on pourrait l’éliminer, sinon, au moins, réduire ses contacts avec la population.»

Le foyer actuel de l’épidémie de Marburg a été localisé en octobre 2004 dans la province d’Uige, mais ce n’est que le 22 mars qu’il a été identifié après une analyse faite au Centre de contrôle des maladies (CDC) d’Atlanta, aux États-Unis.

Depuis son arrivée, l’équipe de l’OMS est passée de 13 à 20 personnes en raison de la sévérité de cette flambée. Des experts en mobilisation sociale, des scientifiques du CDC et l’organisme Médecins sans frontières (MSF) ont également été appelés en renfort. Selon l’OMS, les êtres humains n’appartiennent pas au cycle naturel de transmission; leur infection serait donc accidentelle.

Le Devoir
Avec l’Agence France-Presse