Commandites: Martin se dit prêt à faire le ménage

Ottawa — Le gouvernement Martin accepte d'assumer la responsabilité, non pas du scandale des commandites, mais du ménage qui doit être fait dans sa foulée, a indiqué hier le premier ministre Paul Martin, qui s'est dit «outré» par le témoignage de Jean Brault devant la commission Gomery.

M. Martin estime avoir toujours «l'autorité morale» pour gouverner, mais les partis d'opposition, qui ont mis leur organisation sur un pied d'alerte électorale, ne l'entendent pas de cette oreille. Forts d'un sondage montrant une chute rapide des libéraux, ils sont passés à l'attaque hier, consacrant la quasi-totalité de la période des questions au scandale des commandites.

«J'ai été outré par les témoignages entendus. Ce n'est pas la façon de faire de la politique au Québec. Ce n'est pas la façon dont la politique doit être faite au Canada et ce n'est pas ma façon de faire de la politique. Les Canadiens ont le droit de demander à quelqu'un d'accepter la responsabilité. Je suis le premier ministre de notre pays et j'accepte la responsabilité d'agir», a déclaré M. Martin, en marge d'une rencontre avec des intervenants du milieu de la santé hier matin.

Pour le prouver, il a cité ce que lui et son gouvernement ont fait: l'annulation du programme des commandites, le renvoi de dirigeants de sociétés de la Couronne, la mise sur pied de la commission Gomery, les poursuites contre certaines entreprises. Il a repris la même énumération aux Communes, imité en ce sens par le ministre des Travaux publics, Scott Brison.

Le président du Parti libéral du Canada, Michael Eizenga, a renchéri en rendant public un communiqué soulignant la collaboration du parti avec la commission Gomery et les vérifications comptables indépendantes que le PLC et sa section québécoise ont fait faire de tous les dons reçus entre 1996 et 2003.

C'était la première fois, hier, que Paul Martin réagissait aux allégations faites par Jean Brault, ex-pdg de Groupaction, et rendues publiques jeudi. Principal bénéficiaire du programme des commandites, M. Brault aurait rendu aux libéraux plus de 1,4 million de dollars sous forme d'argent comptant, de paiement de factures factices et d'honoraires versés à des dirigeants et à des travailleurs d'élections du PLC-Québec, entre 1995 et 2002, et ce, à la demande de dirigeants du parti et d'un ami de Jean Chrétien.

Le chef néo-démocrate Jack Layton était déçu des réponses de Paul Martin. «C'est incroyable que, après une heure de questions, sa première depuis le témoignage de Jean Brault, le premier ministre ne soit pas capable de dire une seule fois: "je suis désolé". Ça semble les mots les plus difficiles à dire.»

Le gouvernement, lui, a encore enjoint à l'opposition, tentée par des élections anticipées, de laisser le juge Gomery, «le seul capable de faire la lumière», entendre tous les témoins et remettre son rapport.

L'opposition a répliqué en pourfendant les libéraux et en exigeant de nouveau qu'ils remboursent tout l'argent reçu de Groupaction. Au premier ministre qui disait vouloir laisser les Canadiens connaître toute la vérité avant le prochain scrutin, conservateurs et bloquistes ont rappelé la fin abrupte de l'enquête du comité des comptes publics, l'année dernière, juste à temps pour les élections. Au ministre Brison qui a mis en doute la crédibilité de Jean Brault en insistant sur ses démêlés avec la justice, le Bloc a demandé qu'il démente les allégations de l'ancien homme d'affaires si le ministre les savait fausses.

Le Bloc a rejeté de son côté la thèse voulant qu'un groupe parallèle au sein du PLC soit responsable du scandale, puisque quelques hauts gradés du parti au Québec y ont été associés. «Il n'est pas question de groupe parallèle, mais de comptabilité parallèle», a lancé le chef bloquiste Gilles Duceppe.

Les partis d'opposition étaient visiblement gonflés à bloc par le premier sondage réalisé depuis la publication du témoignage de Jean Brault. Selon l'enquête Ekos-Toronto Star-La Presse, les conservateurs auraient, avec 36,2 % des intentions de vote, formé le gouvernement si des élections avaient eu lieu ce week-end. Les libéraux auraient chuté à 25 %, 12 points de moins qu'aux élections de juin dernier et 15 de moins que lors du dernier sondage Ekos de février. Le NPD serait passé de 15,7 % à 20,5 % depuis juin. Au Québec, bien que l'échantillon soit petit et la marge d'erreur importante, les libéraux n'auraient l'appui que de 15 % des électeurs comparativement à 50 % pour le Bloc.

Ces chiffres ont alimenté les rumeurs d'élections printanières. Gilles Duceppe n'avait toujours pas décidé hier, en fin de journée, si son parti allait profiter de sa journée d'opposition de jeudi pour soumettre une motion de censure contre le gouvernement.

«[Il nous reste à] évaluer avec nos députés, voir la situation dans son ensemble, non seulement au Québec — je pense que ça, on le saisit bien — mais dans le reste du Canada également», a-t-il dit à sa sortie des Communes, reconnaissant que la poursuite des témoignages devant la commission Gomery entrait aussi en ligne de compte.

Les conservateurs ont déjà indiqué qu'ils ne laisseraient pas le Bloc prendre l'initiative. «Nous prenons notre temps. Nous avons l'intention d'être ici au cours des prochaines semaines. Nous ferons une pause dans deux semaines, nous irons dans nos comtés, parler à nos électeurs pour voir ce qu'ils en pensent», a dit le député John Reynolds, qui est responsable de la préparation électorale du PC. Le NPD aussi veut évaluer la situation avant de faire un geste.

Même si le sondage d'hier montre une remontée des conservateurs en Ontario et des néo-démocrates en Colombie-Britannique, deux provinces-clés lors des prochaines élections, aucun des deux partis ne veut s'emballer avant d'être assuré de faire des gains.

Toute cette affaire crée aussi des remous au sein du caucus libéral. Le député albertain David Kilgour a indiqué qu'il songeait à quitter la politique ou à rejoindre le Parti conservateur, dont il a déjà fait partie. Selon les députés conservateurs John Reynolds, Jason Kenney et Vic Toews, d'autres députés libéraux leur auraient fait part, lors de conversations privées, de leur inquiétude pour leur avenir et de leur possible intérêt pour le PC.

Prêts pour des élections

La réaction très forte des Canadiens aux révélations de Jean Brault a mis tous les partis sur un pied de guerre. Le scénario d'une campagne électorale dans les prochaines semaines figure en bonne place dans les calculs politiques et oblige les organisateurs et les militants sur le terrain à redoubler d'ardeur pour être fin prêts.

«Tout est en place depuis le milieu du mois de février, et nous sommes chaque jour de plus en plus prêts», a lancé hier Gilles Duceppe. Et plusieurs sources au sein du Bloc québécois ont confirmé au Devoir que la rhétorique de leur chef n'était pas qu'un épouvantail. La machine électorale du Bloc n'attend que le coup de départ pour se lancer à l'assaut du Québec.

Les locaux sont déjà réservés et les comités électoraux formés, dans toutes les circonscriptions de la province. Dans une semaine, les autobus pour la tournée du chef seront à la disposition du Bloc. Le fameux «war room», centre névralgique d'une campagne, est déjà en place à Montréal.

Les 54 députés du Bloc vont de nouveau se présenter aux élections, ce qui laisse uniquement 21 circonscriptions à la recherche de candidats. La sélection va d'ailleurs bon train, et l'exécutif du parti pourrait trancher rapidement si la campagne était lancée d'ici à quelques semaines.

«On fonctionne avec 48 heures de préavis, c'est du jamais vu comme situation, mais il faut s'adapter», a souligné au Devoir un organisateur du Bloc. Les plans d'affichage sont prêts dans chaque circonscription, le slogan du parti est trouvé, les couleurs arrêtées et la stratégie générale de communication, en place.

Le Parti conservateur a lui aussi mis en place son «war room». Environ 90 de ses 99 députés comptent se représenter, et le processus de sélection des autres candidats est en marche. L'exécutif du parti voudrait bien garder quelques circonscriptions pour des candidats-vedettes. «Nous avons une équipe qui s'occupe d'élaborer la plate-forme électorale et elle se rencontre tous les jours, a expliqué le député John Reynolds. La machine est bien organisée, et nous sommes prêts n'importe quand.»

De son côté, le NPD, qui n'a jamais démantelé son quartier général électoral, accélère les préparatifs. Dans ses bureaux d'Ottawa, tous les ordinateurs, les tables et les tableaux sont en place pour recevoir «une large équipe» et mettre en opération le «war room». Depuis Noël, 40 personnes s'activent aux préparatifs électoraux. Dans plusieurs provinces, le gel des investitures a été levé. Le NPD a déjà réservé son avion et ses autobus de campagne. Une «planification minimale» en vue d'une tournée électorale de Jack Layton a été élaborée. «La machine est en marche, il n'y a pas de doute», a soutenu au Devoir Karl Bélanger, l'attaché de presse du chef.

Selon le directeur national du Parti libéral, Steven MacKinnon, le PLC, maintenant à la merci des partis d'opposition, accélère lui aussi le pas. «On peut prévoir que le gel des nominations pour les candidats sera levé très bientôt, a-t-il dit. Par souci de prudence, on va évidemment accélérer notre préparation en vue d'une élection. C'est-à-dire le choix des candidats, mais aussi les collectes de fonds, la mobilisation générale, etc.»