L'entrevue - Aggiornamento au Musée d'art contemporain

Quelques jours après sa nomination comme nouveau directeur du Musée d'art contemporain de Montréal (MACM), Marc Mayer a croisé une petite famille de touristes québécois sur le parvis de la Place des Arts. Le père a vu un panneau annonçant le musée et a proposé une visite. La mère a refusé tout net en lançant qu'il n'y avait «que des cochonneries là-dedans». La remarque grossière a traversé le muséologue comme un coup de dague.

«Ça m'a fait rire jaune, dit Marc Mayer, rencontré la semaine dernière. Y a-t-il encore beaucoup de gens ici qui pensent comme ça? C'est épouvantable! Il faut tout faire pour abolir cette perception. Il faut que ce musée devienne un point de référence, un centre d'excellence, dont les gens seront fiers.»

Après huit mois d'examen et de rencontres, Marc Mayer est prêt à lever le voile sur ses intentions de refonte du Musée d'art contemporain, ce qu'il appelle son «énoncé de vision». Il rêve de rapprocher son institution de la ville et des artistes. Il souhaite aussi agrandir son musée et le doter d'un important fonds de dotation qui lui permettrait de multiplier les achats pour bonifier sa collection.

Osons une allégorie catholique, d'autant plus de circonstance que Marc Mayer remplace Marcel Brisebois, un vrai de vrai abbé à la tête du MACM. En forçant le trait, on pourrait proposer que ce dernier fasse figure de Pie XII tandis que son successeur incarne une sorte de Jean XXIII. Ainsi, à un pape de l'art contemporain d'une relative passivité, succède un dirigeant qui proclame l'aggiornamento de son institution, c'est-à-dire sa mise à jour, afin de l'adapter au monde actuel.

D'abord, Marc Mayer souhaite donc mieux inscrire son musée dans la ville et dans le monde, pour ainsi dire urbi et orbi.... «Cette institution est vraiment originale, dit son directeur. C'est le seul musée d'art contemporain au Canada et le seul en Amérique du Nord qui fonctionne en français. Mais il faut se décrisper un peu. Il faut devenir encore plus dynamique et multiplier les contacts avec toutes les forces vives de la culture actuelle.»

Il parle par exemple d'inviter plus de compagnies de théâtre ou de danse et même des groupes de la riche scène musicale underground de Montréal, dont The Arcade Fire, dont il admire le travail. Il veut également réserver des soirées complètes à des fêtes artistiques. «Le MACM doit devenir un lieu de rassemblement», résume-t-il.

Le nouvel organigramme de l'institution témoigne de cette volonté de jeter des ponts vers les communautés environnantes plus ou moins proches. Le service du marketing et des communications devient la direction des services aux publics. La nouvelle direction de l'administration et des activités commerciales comprend notamment les services de l'édition. Surtout, l'éducation et la conservation fusionnent dans un nouveau service intégré. Paulette Gagnon prend la tête de cette direction tout en demeurant conservatrice en chef.

«Les musées ont tendance à accepter les chapelles, dit M. Mayer. Je crois que les conservateurs doivent devenir de grands vulgarisateurs et qu'ils peuvent beaucoup apprendre des éducateurs. Je souhaite fusionner les mentalités et encourager les dialogues.»

Né à Sudbury, diplômé en histoire de l'art de McGill, ancien directeur de la Power Plant Contemporary Art Gallery du Harbourfront Center, à Toronto (1998-2001), il arrive du Brooklyn Museum de New York où il était directeur adjoint de l'art (deputy director for art). Il y a notamment organisé une rétrospective de l'oeuvre de Jean-Michel Basquiat qui a largement contribué au renouvellement de la peinture américaine dans les années 1980. Le travail, exposé jusqu'en juin, a été salué de manière dithyrambique par la critique new-yorkaise.

Fort de cette expérience, le directeur souhaite s'impliquer davantage dans le travail de conservation et annonce qu'il organisera personnellement un nouvel accrochage de la collection permanente en 2007. Marcel Brisebois, qui aura finalement dirigé l'institution montréalaise pendant une vingtaine d'années, soit la moitié de son existence, n'a jamais monté d'exposition. De ce point de vue, Marc Mayer se rapproche plus du modèle de Pierre Théberge (au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa) ou de Guy Cogeval (à celui de Montréal), aussi bons administrateurs que conservateurs.

«Je trouve ça important de rester impliqué de manière intellectuelle», résume le principal intéressé en annonçant du tac au tac une nouvelle manière de négocier avec les expositions. «Il faut oser frapper plus fort et affirmer beaucoup plus nos coups de coeur», poursuit-il en donnant cette fois l'exemple de l'exposition consacrée en 2003 par le MACM au photographe montréalais Nicolas Baier. «Nous ne lui avons pas donné assez de place et nous avons produit une petite plaquette qui n'était pas à la hauteur de notre admiration. Cet artiste majeur méritait mieux. C'est à Montréal de souligner à fond l'importance et l'originalité de son travail, pas au Musée des beaux-arts de l'Ontario.» Le MACM se reprendra à la fin de l'année avec une exposition conjointe sur Nicolas Baier organisée avec le Musée des beaux-arts de Montréal.

Marc Mayer rêve aussi de pouvoir déployer davantage la collection permanente et ses quelque 6000 oeuvres de 1500 artistes, dont 80 % sont toujours vivants. «Nous avons deux grandes forces: d'abord l'histoire de l'abstraction à Montréal, que l'on peut raconter du début à la fin, de Borduas à Charles Gagnon; et puis les installations, dont on possède plusieurs exemplaires magnifiques, de Bill Viola à Louise Bourgeois. Nous devrions continuer à enrichir cette collection unique qui peut attirer les touristes et les amateurs d'art du monde entier.»

Pour exposer ces merveilles, il faudrait donc de nouvelles salles, et le directeur connaît bien les réticences étatiques à investir dans une nouvelle aile à court et à moyen terme. «Le musée a été bien pensé, dit-il. Mais nous n'avons pas assez d'espace. Je souhaite lancer le débat. Je ne dévoile pas de solution concrète, seulement un problème pour l'instant. J'ai beaucoup d'ambition pour cette institution, mais je n'irai pas trop vite.»

Pour bonifier la collection par contre, il propose une solution qui a fait ses preuves ailleurs et qui implique à plein le secteur privé. Le MACM ne dispose que de quelques centaines de milliers de dollars par année pour acquérir des oeuvres d'art qui font encore malheureusement tiquer les contemporains.

«Je veux un fond de dotation substantiel qui nous permettrait d'acquérir beaucoup plus d'oeuvres racontant l'histoire de l'art contemporain, résume le directeur. Notre fonds n'a que deux millions en caisse actuellement. Il faudrait atteindre environ 25 millions pour s'activer correctement sur le marché de l'art. Nous allons donc lancer une campagne permanente et retenir les dépenses tant que ce seuil ne sera pas atteint, ce qui nous donnerait au moins un million par année, voir un million et demi, pour acquérir des oeuvres nationales et internationales.»